sur la Cour et les destinées du pays; les plus grands seigneurs lui firent même un crime de l’affection qu’elle avait inspirée, dès le premier jour, à Daniel O’Connell, le grand agitateur de l’Irlande, qui se faisait fort de trouver cent mille de ses compatriotes pour venir défendre jusqu’à la mort la «gentille petite reine».
Tant de mécontents ligués devaient former une majorité et, en effet, les élections de 1837 montrèrent à Victoria que la nation n’était pas en communion d’idées avec son Mentor. Fidèle aux enseignements de ce dernier, elle accepta sa chute et le remplaça suivant les vœux du Parlement, ce qui fit revenir les esprits de leur erreur et ramena les cœurs à la jeune souveraine. Désormais la nation serait seule à se gouverner.
Ce que Victoria gagna surtout aux enseignements de lord Melbourne, c’est le grand tact qui constitue la véritable caractéristique de son long règne, précieuse qualité qui a tenu lieu, à lord Melbourne lui-même, des dons de l’homme d’État qui lui faisaient presque complètement défaut. Grâce à son tact, la reine sut dénouer des situations embrouillées, notamment avec les États-Unis dans l’affaire de Trente et avec la Russie dans l’affaire de la Pologne, et, à l’intérieur, elle réussit à tenir le sceptre très haut, hors de l’atteinte des partis.
En cela, Victoria n’eut pas de mérite: elle avait trouvé dans l’hypocrisie de la Constitution anglaise, qui est en somme une constitution républicaine, comme celle de la République des États-Unis est une constitution monarchique, la formule chère à son cœur. Cette Constitution lui confère tous les droits, à la condition de n’en exercer aucun; elle s’en accommode parfaitement et se trouve très heureuse d’être couverte par ses ministres responsables. Elle ne veut même pas avoir la responsabilité du choix des ministres et se retranche derrière le Parlement. Non seulement elle ne tient pas à gouverner, mais même elle a toutes les peines à régner, tant lui pèse le faste de l’étiquette. Chaque fois qu’elle en trouvera l’occasion, elle s’échappera de Windsor qu’elle déteste; elle ira le moins possible à Londres, car l’abri des colonnes de marbre de Buckingham Palace lui donne froid au cœur; elle aura son home, ses homes plutôt, son château d’Osborne, et sa petite maison de Balmoral, qui grandiront avec sa famille et où elle vivra en femme. Pourtant elle veillera au maintien de cette étiquette à Windsor et à Londres pour ne pas encourir le reproche d’avoir, comme certains de ses prédécesseurs, une Cour dissolue. Pour rien au monde, elle ne sera «l’otage auguste que la liberté tient prisonnière en son palais» selon la définition de Nisard. La nation se gouvernera, c’est entendu, sans elle; mais aussi elle gouvernera sa Cour et ne permettra pas que le Parlement lui impose ses volontés pour les choses du palais; autrement elle lui montrera «qu’elle est reine d’Angleterre», comme elle l’écrivait à Melbourne, au lendemain de l’affaire des Bed-chamber Women, des dames de la chambre à coucher. Sir Robert Peel s’étant plaint en plein Parlement de ce que les dames de la Cour n’eussent pas été changées avec le ministère, selon l’usage établi, et que la reine fût laissée sous l’influence des femmes whigs, après le retour des tories au pouvoir, la reine protesta, dit que ses dames avaient sa confiance, son affection et que la politique n’avait rien à voir dans le choix des personnes de son entourage. La nation se mit de son côté. Sir Robert Peel parut capituler; mais il fallut bien en arriver, pour vivre en paix avec lui, à demander leurs démissions aux parentes des membres du cabinet déchu. La reine comprit que la simple prétention d’être maîtresse à la Cour était encore excessive et le froissement qu’elle ressentit d’avoir à se séparer de ses familières ne fit qu’accroître son aversion pour la vie officielle.
Cependant le sentiment du devoir la domine. Si elle se repose sur ses ministres et consent à n’être que la figurine dorée qui orne la proue du navire de l’État, sans influence sur sa direction, elle ne s’en considère pas moins comme la gardienne héréditaire de la Constitution et elle ne veut rien abandonner de ses prérogatives, quels que soient les soucis qu’elles lui causent. Elle se trace un règlement de vie, comme au temps de la duchesse de Northumberland, qu’elle a retenue auprès d’elle et à qui elle a recours, ainsi qu’à sa mère la duchesse de Kent, dans les moments difficiles. Elle se lève à huit heures, se fait lire en déjeunant les principaux articles du Times et surtout les nouvelles de l’Étranger. Elle prend ensuite connaissance du bulletin de nuit des deux chambres du Parlement, du courrier de cabinet rédigé après chaque séance par un clerc spécial; elle parcourt la partie importante de son courrier, car un secrétaire adroit lui dérobe les lettres assassines de ses amants inconnus, les dithyrambes des cerveaux détraqués, les demandes de secours qui s’adressent à sa liste civile, les menaces de mort de maniaques plutôt que de révolutionnaires décidés, les offrandes, les cadeaux, les legs que lui envoient des dévouements ignorés, les protestations contre un déni de justice, d’humbles requêtes de serviteurs en quête d’emplois, les suppliques en faveur des condamnés. Elle ne lit que les lettres laissées dépliées par son secrétaire, lequel sait au juste celles dont la reine désire prendre connaissance. Elle discerne avec un art admirable les misères vraies des fausses, les situations véritablement intéressantes et fait de son mieux pour y faire droit. Elle n’aime pas à contrecarrer les décisions de la justice, en usant de son droit de grâce et lorsqu’elle croit pouvoir exercer ce droit, c’est toujours après une étude approfondie du dossier du condamné. Encore faut-il que le crime ne soit pas de ceux qui révoltent la conscience humaine. Le trait suivant montre bien qu’elle sait alors trouver des circonstances atténuantes, lorsque les juges se sont montrés impitoyables. Tout au début de son règne, son vieil ami le duc de Wellington vient lui soumettre, suivant la loi, la sentence de mort prononcée par un conseil de guerre contre un soldat déserteur. La jeune reine est très émue: c’est la première fois que la vie d’un homme est suspendue à sa décision.
—Quel est cet homme? demande-t-elle.—Oh! un très mauvais soldat, un mauvais exemple pour son régiment, qui a mérité cent fois la mort, répond Wellington.—Cherchez bien, duc, reprend la reine, n’a-t-il pas une seule qualité qui le distingue d’un monstre et rachète un peu ses défauts?—Si, objecte brutalement le généralissime, ses camarades disent qu’il est très bon garçon.—Oh! merci, fait la reine visiblement soulagée et elle écrit sous la sentence: «Pardonné, Victoria».
On rapporte que le duc fit la grimace; il craignit probablement pour la discipline; mais celle-ci n’en fut pas plus relâchée.
Victoria a cependant laissé pendre bien des femmes, pour lesquelles, chez nous, les tribunaux sont si pleins d’indulgence. Les infanticides, par exemple, ne trouvent jamais grâce à ses yeux, comme on a pu le voir tout dernièrement dans le cas de l’institutrice française Louise Masset.