C’est ainsi que, dans le recueillement d’une retraite agréable, interrompue de temps à autre par quelques voyages intéressants, Victoria atteignit sa majorité à l’âge de dix-huit ans, le 24 mai 1837. Pour la deuxième fois, la nation s’occupa d’elle: Guillaume IV la proclama à cette occasion héritière présomptive de la couronne et le Parlement décréta que le 24 mai serait jour férié et que l’émancipation de la future reine serait célébrée par des réjouissances publiques. Dans toute l’aristocratie, on organisa de splendides fêtes et, le soir, une sérénade monstre fut donnée à la princesse à Kensington Palace, sous les fenêtres de sa chambre à coucher. Le roi lui fit cadeau d’un piano magnifique et tous les pairs lui envoyèrent de riches présents.

Guillaume IV était alors, depuis plusieurs mois déjà, dans un état de santé très précaire et, sans prévoir sa fin si prochaine, les médecins désespéraient de lui rendre sa vigueur. A partir de la majorité de sa nièce, ses forces allèrent en déclinant de jour en jour et, dans la matinée du 20 juin, avant l’aube, il rendit le dernier soupir au château de Windsor.

Victoria était reine de Grande-Bretagne et d’Irlande.

Elle ne s’en doutait pas et dormait à poings fermés, quand, vers cinq heures du matin, l’archevêque de Cantorbéry et le grand chambellan de la Cour, qui était alors le marquis de Conyngham, sonnèrent à la grille du Palais. Les rues de Londres étaient absolument désertes et on ne voyait pas un chat dans le faubourg de Kensington. Dans le palais tout reposait; les chiens de garde eux-mêmes n’aboyèrent pas au coup de sonnette de l’avènement de leur maîtresse et les deux messagers de la grande nouvelle eurent toutes les peines du monde à se faire ouvrir la porte. Le concierge finit enfin par se lever et par les introduire dans une salle du rez-de-chaussée où ils restèrent seuls très longtemps, sans qu’on parût s’occuper d’eux. Ils sonnèrent un domestique et lui intimèrent l’ordre de prévenir la princesse qu’ils étaient porteurs d’un important message pour elle. Un long temps se passa sans réponse. Ils sonnèrent de nouveau. Cette fois, ce fut une gouvernante qui parut et dit aux gentlemen que la princesse dormait d’un si bon sommeil qu’elle n’avait pas cru devoir la déranger.

La duchesse de Northumberland, gouvernante de la Reine.

—Nous venons voir la reine pour affaire d’État, répondit l’archevêque, et il n’y a pas de sommeil sacré devant une affaire de cette importance.

Victoria allait connaître de bonne heure le joug du pouvoir. La gouvernante se retira et, quelques minutes après, la reine faisait son entrée, vêtue d’un long peignoir blanc serré à la taille par une ceinture, les épaules recouvertes d’un châle de même couleur, les pieds nus dans des babouches. Ses jolis cheveux d’un blond doré ondulaient sur le dos, dépassant la ceinture; ses yeux étaient gonflés de sommeil et pleins de larmes. Cependant son port était calme et plein de dignité. L’attitude de ce moment solennel sera celle de tout son règne.

Les deux messagers lui apprirent la nouvelle qui la faisait reine et aussitôt, mettant un genou en terre, lui baisèrent respectueusement la main. Ils lui demandèrent en même temps ses ordres.