—Ce sera en effet Votre Altesse, avait répondu la gouvernante.

—C’est une bien lourde responsabilité, avait ajouté la princesse, avec un gros soupir, comme si elle savait déjà la mesurer, ce qui avait provoqué un sourire chez la gouvernante, mais je serai bonne, je serai bonne.

Ce fut la duchesse de Northumberland qui fut choisie par la duchesse de Kent pour remplir le poste d’honneur que venait de créer le roi auprès de sa nièce. En même temps un bill de régence était introduit au Parlement, stipulant qu’au cas où la reine Adélaïde, femme de Guillaume IV, donnerait le jour à un enfant, elle deviendrait, à la mort du roi, régente du royaume jusqu’à la majorité de cet enfant: qu’au cas contraire, la duchesse de Kent deviendrait régente pendant la minorité de sa fille; que la princesse Alexandrina-Victoria ne pourrait se marier sans le consentement du roi, ou, en cas de mort de celui-ci, sans celui des deux Chambres du Parlement.

Sous la direction de la duchesse de Northumberland, moins maternelle que celle de la duchesse de Kent,—Fraeulein Lehzen était restée gouvernante allemande,—la jeune princesse fit des progrès rapides, surtout en musique. Très sévère, la duchesse avait su se faire craindre. Drina apprit la constitution anglaise avec Mr Amos, savant légiste. Elle commença d’aller dans le monde où elle fut choyée et prit goût à tous les plaisirs.

Elle fit sa première apparition à la Cour de son oncle le 24 mai 1831, son douzième anniversaire, jour choisi par la reine Adélaïde pour donner à la Cour un bal d’enfants en l’honneur de Dona Maria II, la Gloria, reine de Portugal, ainsi que de la princesse sa nièce. La fête eut lieu au palais de Buckingham, dans le grand salon qui précède la salle du Trône. Le contraste entre les deux enfants était frappant. La petite reine était vêtue d’une robe de velours rouge avec des perles et portait en sautoir un grand-cordon; sa poitrine était chamarrée de crachats et de décorations: la petite princesse Drina était au contraire en robe de soie blanche toute simple et avait quelques fleurs naturelles dans les cheveux. Elle fut l’objet de toutes les attentions de la part du roi et de la reine et toute la Cour n’eut des yeux que pour elle.

Les hommages qu’elle reçut au cours de cette soirée firent une telle impression sur son esprit qu’elle en revint toute changée. Sa santé même parut s’en ressentir. Ce changement n’échappa pas à l’œil vigilant de la duchesse sa gouvernante, qui résolut de la tenir désormais éloignée de la Cour et de lui épargner l’excitation de la cérémonie du couronnement de son oncle, qui eut lieu le 8 septembre de la même année.

Dès lors on ne chercha plus de diversion aux études que dans les voyages que la duchesse s’efforça de tracer de façon à les rendre aussi instructifs que possible. On la conduisit aux courses d’Ascot. Elle fit un voyage avec sa mère et sa gouvernante dans l’île de Wight, où elle devait plus tard se faire bâtir le château d’Osborne, et visita Worthing, Malvern, les magnifiques cathédrales de Worcester, Heresford, Chester; elle se promena de château en château, invitée par toute l’aristocratie, dont elle put étudier les mœurs à demi féodales. On l’initia à l’industrie et au mouvement intellectuel du pays en lui faisant connaître la filature de Belper, des usines métallurgiques, des mines et l’Université d’Oxford.

La princesse ne rentra à Kensington Palace qu’à la fin de l’année 1832, pour se préparer à la confirmation. Son entourage remarqua que l’instruction religieuse qui lui fut alors donnée par le docteur Howley, l’ancien évêque de Londres qui avait assisté à son baptême, devenu archevêque de Cantorbéry, fit une grande impression sur son esprit. Elle fut transformée et même transfigurée. Elle reçut le sacrement en juillet 1834 dans la chapelle royale du vieux palais de Saint-James.

Les deux années qui suivirent furent des années d’effacement, toutes consacrées aux études et aux voyages instructifs. On lui fit faire connaissance avec la puissante marine du Royaume-Uni. On la promena dans le yacht royal sur toute la côte méridionale. De Cowes, on l’emmena à Southampton, où une délégation de la ville vint la saluer à bord et lui demander le nom qu’elle désirait donner au nouveau quai. Elle l’appela Royal Pier et ce nom lui est resté. Southampton n’était alors qu’un tout petit port; il devait prendre une grande extension sous le patronage de la petite reine et devenir un des points les plus importants de la côte méridionale de l’Angleterre.

Cependant, grâce au plan adopté, la duchesse de Northumberland atteignait droit son but: les qualités de Victoria se fortifiaient, tandis que ses défauts disparaissaient peu à peu. L’esprit de la jeune fille se formait au contact de tous les personnages qui l’approchaient; il semblait qu’elle eût hérité la largeur de vue et l’esprit libéral de son père. La duchesse s’ingéniait à aider au plus grand développement de son intelligence, et à la préserver des préjugés de sa caste.