C’est toujours à Buckingham Palace que se tiennent les drawing-rooms. La reine, entourée de la famille royale, reçoit les hommages de ses fidèles sujettes qu’elle a admises à venir lui baiser la main, si c’est la première fois qu’elles lui sont présentées et à la saluer simplement, dans le cas contraire, car on ne baise sa main qu’une fois: il faut savoir ne pas abuser des bonnes choses.
C’est le grand chambellan qui a la charge de dresser la liste des deux cents dames privilégiées. Cette liste est soumise à la reine qui l’examine attentivement. Un tel honneur ne s’accorde pas à la première venue et il faut, pour en être digne, posséder toutes les garanties d’honorabilité possibles. Toute dame qui a été une première fois admise a le droit de présenter une autre dame. Les demandes sont adressées au lord chambellan, à son bureau du palais de Saint-James. Une fois en possession de toutes les demandes, c’est lui-même qui doit se renseigner sur les postulantes. Il répond à toutes les demandes soit dans un sens, soit dans l’autre. La formule de refus est naturellement aussi douce que possible à l’amour-propre de la postulante. Les personnes qui reçoivent la carte d’admission doivent aussitôt se procurer la toilette décolletée et le manteau de Cour, d’un prix toujours très élevé; elles doivent en outre porter le voile et, plantées debout derrière la tête, les trois plumes blanches d’autruche qui figurent dans l’écusson du prince de Galles. Inutile de chercher à placer ces trois plumes avec goût; l’étiquette veut qu’elles ressemblent à une crête de perruche en colère et ce serait s’exposer à se faire éconduire que de ne pas s’y conformer. C’est ce qui arriva à la belle mistress Langtry, pour qui le prince de Galles avait un faible. A grand’peine, ce dernier avait pu obtenir de la reine sa mère que l’actrice fût admise à un drawing-room. La belle se présenta, mais ses trois plumes avaient une disposition artistique des plus seyantes pour son genre de beauté. Quelle ne fut pas la surprise de la belle factieuse, lorsque, dans le salon qui précède la salle du Trône, elle vit un fonctionnaire de la Cour s’approcher d’elle et l’inviter à aller se recoiffer.
Les drawing-rooms ont lieu dans l’après-midi un peu plus tard que les levers. Les dames admises sont toujours ravies de l’honneur qui leur est fait et il n’est pas rare d’en voir se lever dans le milieu de la nuit qui précède la cérémonie pour commencer à procéder à leur toilette. Dès midi, le défilé de voitures de grande remise, à laquais poudrés de blanc, qui les amènent à la Cour, commence dans Saint-James’s Park. On n’avance que très lentement. Il faut compter deux heures de queue pour pénétrer dans la cour d’honneur de Buckingham. Dans l’intérieur du palais, on défile à nouveau des heures entières entre des balustrades dorées recouvertes de velours rouge. On traverse tous les salons entre des barrières serpentantes jusqu’à la salle du Trône où l’on entre par le côté. Là se tient la reine assise sur son trône, entourée de la famille royale, la couronne ou un diadème sur la tête, la Jarretière en sautoir et la main droite appuyée sur le bras du fauteuil élevé sur un gradin, sous un dais de velours rouge aux armes de la couronne, surmonté des initiales V. R. Victoria Regina. Ou bien elle est debout devant le trône, et sa petite taille contraste alors avec la haute stature des personnages en brillants uniformes qui l’entourent.
Le chambellan, placé à la droite de la souveraine, nomme à haute voix les personnes admises en ajoutant le mot «présentée», si c’est sa première visite. Aussitôt, la sujette fait une profonde révérence et présente à la reine le dos de sa main droite gantée de blanc, sur laquelle celle-ci daigne abandonner la sienne pour la baiser. Si le chambellan n’a pas ajouté le mot «présentée» après le nom, la personne doit passer après la révérence.
Ce salut est, de toutes les coquetteries déployées ce jour-là, celle à laquelle les dames admises au drawing-room donnent le plus d’attention. Il y a des professeurs qui gagnent leur fortune à enseigner la grâce de la révérence de Cour.
Les messieurs ne sont admis aux drawing-rooms que s’ils accompagnent leur mère, fille, femme ou sœur. Ils doivent être en habit de Cour et ne sont jamais admis à baiser la main.
La révérence finie, on rentre chez soi ravie, et il n’est pas rare qu’en hiver on paie l’honneur d’avoir salué la reine, ou baisé sa main, d’une bonne bronchite contractée dans les heures de défilé.
Une jeune fille du monde ne trouve pas facilement à se marier, si elle n’a jamais été admise au drawing-room. En Amérique, un tel honneur vaut, paraît-il, une dot.
Il arrive quelquefois que la reine, fatiguée, se retire, même au milieu de la cérémonie, et délègue à sa place le prince ou la princesse de Galles. Dans ce cas, la déception est grande; mais on ne se décourage pas et on en est quitte pour postuler à nouveau la faveur de l’admission.
Victoria reçoit ses visiteuses avec une extrême bonne grâce et elle a pour la plupart un sourire exquis. Comme elle en a étudié soigneusement la liste avant la cérémonie, il se peut que quelques-unes aient, par surcroît, la faveur d’un compliment de sa bouche. Alors, cette bienveillance royale en fait des héroïnes pendant huit jours dans les salons.