Ce fut un des faibles de Victoria que de conférer la pairie à tout homme influent. Si encore elle s’était contentée de l’offrir aux hommes d’une valeur intellectuelle ou morale notoire; mais que de fois elle a ainsi blasonné des fortunes tout au moins obscures.
Sa plus grande habileté a été de vivre en communion avec son peuple, en le tenant au courant de toutes ses joies et de toutes ses douleurs domestiques, en s’adressant à lui dans toutes les grandes circonstances de son règne, en publiant ses mémoires; et c’est surtout par cette intimité dans laquelle elle l’a admis, sûre qu’il garderait les distances, que s’explique sa popularité, non seulement dans tout le Royaume-Uni, mais encore dans tout son empire colonial, sur lequel les Anglais sont si fiers de dire que le soleil ne se couche jamais. Quels que soient, en effet, leurs sentiments vis-à-vis de la mère-patrie, les colonies respectent la reine, comme à l’intérieur les partis savent la tenir en dehors et au-dessus de leurs querelles.
Tout en ayant encouru le reproche d’être devenue prématurément vieille d’esprit, Victoria est restée jeune en politique, en ce sens qu’elle en est restée à 1861, ce qui obligea dernièrement lord Salisbury de lui faire respectueusement observer qu’il avait coulé de l’eau sous London-Bridge depuis la chute de lord Melbourne. La vérité, c’est qu’elle a exercé le pouvoir sans y prendre jamais goût et qu’elle est restée dans ses idées de 1852, date où, dans une lettre au roi de Prusse, à qui elle éprouvait le besoin d’expliquer la guerre de Crimée, elle écrivait:
«Nous autres femmes ne sommes point faites pour gouverner; si nous sommes de vraies femmes, nous ne pouvons que haïr ces occupations. Cependant, je dois m’y attacher.»
Tout le règne de Victoria s’illumine à la lueur de ces quelques lignes: elle est reine malgré elle, comme Sganarelle est médecin malgré lui, avec cette différence qu’elle se résigne à jouer mélancoliquement le personnage. Et ce dégoût du pouvoir vient de ce qu’elle se sent née pour être femme et qu’on ne l’est pas assez sous l’hermine royale. Elle ne reconnaît pas pour être de son sexe les Élisabeth d’Angleterre, les Catherine de Russie, les Louise de Prusse; ce sont pour elle des monstres politiques doués d’un tempérament hybride qu’elle n’a garde de leur envier. D’ailleurs, la Constitution anglaise actuelle ne leur permettrait pas de vivre.
Ainsi Victoria, dont le nom aura brillé d’un grand éclat sur la période la plus longue de l’histoire d’Angleterre, non seulement n’aura pas gouverné, mais aura à peine régné. Autant on lui sait gré de son abstention dans le premier cas, autant, dans le second, on lui reproche de ne pas savoir employer le produit de sa liste civile à déployer à sa Cour le luxe dont une Cour a besoin. Qui sait si, à force de simplicité, cette reine, qui restera grande dans l’histoire par les grands progrès qu’elle aura vus naître sous son très long règne, n’aura pas prouvé à son peuple son inutilité, et qu’un jour, au jour du réveil qui suit généralement les grandes crises salutaires de la vie des peuples, l’Anglais, cessant de jouer le fanfaron à la face du monde civilisé, répudiant une bonne fois sa séculaire hypocrisie, devenant enfin franc envers lui-même, ne trouvera pas, en révisant le budget, que sa soi-disant monarchie est un luxe bien coûteux pour le peu de services qu’elle rend?
III
Sur la chaise d’Édouard le Confesseur
70.000 livres sterling à dépenser.—Les pieds humides.—De Buckingham Palace à Westminster Abbey en passant par Whitehall.—Hipp! hipp! hourrah!—Le passé et l’avenir.—La chaise d’Édouard le Confesseur.—L’oreiller de Jacob.—Les diamants d’Esterhazy.—Soult et Wellington.—Le rite veut que le contenant soit plus petit que le contenu.—Tous coiffés.—Aux uns la joue, aux autres la main.—Médailles à la volée.—Dash aboie.
Entre le jour de l’avènement et celui du couronnement de Victoria, plus d’un an s’était écoulé, et la jeune reine avait eu le temps de se former à ses nouveaux devoirs envers l’État. Ce qu’elle avait connu du pouvoir, n’était d’ailleurs guère fait pour le lui faire aimer. Elle avait vu les intrigues des partis remuer profondément le pays lors des élections de 1837 et son empire colonial lui avait déjà créé des soucis avec l’insurrection du Canada. Elle avait rompu avec tout son passé. Elle avait quitté Kensington, le palais si plein de souvenirs, non sans avoir emporté toutes les peintures remarquables, et avait élu sa résidence à Buckingham, séjour favori de Georges IV et abhorré de Guillaume IV. Elle avait tenu un drawing-room; le 17 juillet, elle était allée en grande pompe à la Chambre des Lords prononcer la dissolution du Parlement. En un mot, elle avait fait acte de reine avant que la couronne de ses ancêtres lui eût été solennellement imposée. Depuis le jour de la mort de son oncle, il n’était pourtant question que du jour où elle se rendrait en grand gala, à Westminster Abbey, ceindre le diadème royal.