La Reine en 1862.
En raison de son sexe, les uns voulaient que le plus grand faste fût déployé ce jour-là; d’autres au contraire prétendaient qu’il était plus digne d’une monarchie moderne de ne pas imposer de sacrifices trop lourds à la nation. Les économistes de la Chambre des Communes étaient d’avis qu’il ne fallait pas renouveler les folies du sacre de Georges IV, qui avaient coûté plus de six millions de francs et qu’il convenait de faire les choses pour Victoria, comme pour son oncle Guillaume IV, très simplement. Le sacre de ce dernier avait coûté à la nation un million deux cent cinquante mille francs; le Parlement estima qu’il fallait faire un peu mieux pour une reine et rehausser l’éclat de la cérémonie, et vota soixante-dix mille livres sterling, soit un million sept cent cinquante mille francs.
La cérémonie du couronnement eut lieu le 28 juin 1838. Le jour se leva par une pluie battante qui n’avait cessé de tomber toute la nuit. De toutes parts on s’apitoyait sur la reine, et on regrettait qu’elle ne pût ce jour-là se montrer à son peuple, parée des insignes de la royauté. Heureusement le soleil n’allait pas tarder à fondre les derniers nuages et à éclairer d’une splendeur radieuse cette grande journée historique dont la nation anglaise allait être sevrée pour longtemps. Vers neuf heures du matin le pavé des rues de Londres était déjà séché par le soleil brûlant de juin; les rues étaient noires de spectateurs. Le plus grand nombre, venus de la veille, avaient, comme les pavés, reçu toute l’eau de la nuit et comme eux s’étaient séchés au soleil. Toutes les fenêtres avaient été converties en petits amphithéâtres; la moindre anfractuosité de terrain avait donné lieu à l’improvisation de quelque tribune, ou de quelques gradins.
La Reine en 1865.
A dix heures, au moment où toutes les cloches de la métropole se mettaient en branle, la procession commençait de sortir du palais de Buckingham et se dirigeait par Constitution Hill, Piccadilly, Saint-James’s Street, Pall Mall, Cockspur Street, Charing Cross, Whitehall—au premier étage duquel tomba la tête de Charles Ier sous la hache du bourreau—et par Parliament Street. La porte par laquelle la reine devait entrer dans l’Abbaye donne à l’ouest du monument. Elle mit une heure et demie pour y arriver, précédée de toute sa Cour, des grands corps de l’État, des ambassadeurs de toutes les puissances. C’est le maréchal Soult, ce vieil adversaire du duc de Wellington, qui fut chargé par le roi Louis-Philippe de représenter la France en cette occasion et il s’acquitta de sa mission avec éclat.
La Reine en 1867.
Sur tout le parcours, Victoria fut l’objet des ovations les plus enthousiastes de la part du peuple; dès son entrée dans l’abbaye, elle reçut de l’aristocratie assemblée et revêtue de tous les insignes de ses dignités, des preuves non équivoques du plus pur loyalisme.
Au moment où elle mit pied à terre, le grand orgue, joué par sir Georges Smart, emplit d’harmonie l’auguste sanctuaire. Aucun pays au monde n’a quelque chose de comparable à la vieille abbaye, sous les voûtes de laquelle dorment réellement ou sont censés dormir tous ceux qui ont contribué en quelque chose à l’héritage glorieux de la nation.