Victoria fait son entrée sous ces voûtes solennelles. Tous les yeux sont sur elle. Elle est admirable de simplicité et de dignité à la fois. On la dirige droit à la sacristie, d’où elle ne sort que revêtue d’une longue robe blanche de pure dentelle et du manteau royal en velours violet bordé d’hermine et enrichi de broderies d’or. Elle a autour du cou les colliers des ordres de la Jarretière, du Chardon, du Bain et de Saint-Patrick. Son front est ceint d’un simple cercle d’or. Elle paraît très émue. On la mène dans cet appareil, suivie des douze demoiselles d’honneur qui portent la traîne de son manteau, jusqu’au trône érigé en face de l’autel.

Le trône du couronnement mérite que nous nous y arrêtions. Ce n’est pas que sa structure soit très artistique; loin de là, c’est un simple siège gothique en bois, renfermant, enchâssée dans son pied sculpté à jour et par conséquent visible, la pierre sur laquelle, si l’on en croit la légende, s’endormit le patriarche Jacob dans la plaine de Luz. Cette chaise appartenait à Édouard le Confesseur; depuis Édouard Ier, elle a servi au couronnement de tous les souverains d’Angleterre. Quant à la pierre relique qu’elle renferme, elle serait passée d’Espagne en Irlande, d’où elle aurait été transportée en Écosse par le roi Fergus; elle serait devenue la propriété de l’abbaye de Scone en l’an 850, grâce à la libéralité du roi Kenneth et aurait été enchâssée dans la chaise d’Édouard le Confesseur. L’ensemble fut offert à Édouard Ier à l’occasion de son sacre, avec le sceptre et la couronne d’Écosse.

Sous les veux émerveillés de la brillante assistance, laquelle en cette occasion s’était parée de tous ses diamants et de ses pierreries—le prince Esterhazy en avait jusque sur les talons de ses bottines,—la reine s’avance jusqu’au trône de ses ancêtres; l’archevêque de Cantorbéry, le docteur Hawley, le même qui assistait au baptême de la reine en qualité d’évêque de Londres, commence aussitôt la cérémonie. Vêtu d’une longue chappe violette et coiffé de la ridicule perruque blanche frisée qui n’était pas encore tombée en désuétude dans le clergé, il vient se placer devant l’autel orné des plus riches tapisseries et de la précieuse vaisselle d’or de l’abbaye, et là, s’adressant d’une voix haute et ferme à l’assemblée: «Messeigneurs, dit-il, je vous présente ici Victoria, l’indiscutable reine de ce royaume et à vous tous venus ici pour lui rendre hommage je demande: Êtes-vous toujours dans la même intention?» L’assemblée répond par les cris de: «Dieu protège la reine Victoria!» La reine fait ensuite ses cadeaux à l’Église; ils consistent en un drap d’or destiné à recouvrir l’autel et en un lingot d’or d’un grand poids. L’évêque de Londres prend alors la parole et, dans un discours plein d’éloquence, il explique à la reine l’importance du serment qu’elle va avoir à prononcer. Elle va jurer de protéger la religion de l’État, d’empêcher qu’une autre religion lui soit substituée et de considérer comme hérétiques tous ceux qui ne lui appartiennent point. Le serment fini, la reine vient s’agenouiller devant l’autel, tandis que le chœur de la chapelle royale entonne le Veni creator Spiritus. L’archevêque lui présente le livre des Évangiles sur lequel elle prête serment; elle retourne ensuite à son trône et s’y agenouille, tandis que quatre ducs, tous chevaliers de la Jarretière, tiennent un drap d’or étendu au-dessus de sa tête. Le doyen de Westminster présente l’huile sainte et l’archevêque oint la tête et les mains de la reine en prononçant les mots suivants: «Sois ointe de l’huile sacrée des rois, des prêtres et des prophètes». Il prend ensuite le globe et le lui place dans la main gauche; il présente l’anneau au gros rubis à l’annulaire de la main droite. La reine lui fait observer qu’il a été fait pour son petit doigt; l’archevêque insiste pour le mettre à l’annulaire, disant qu’il serait contraire au rite de le mettre au petit doigt et force l’anneau avec une telle violence que la reine va en éprouver une douleur cuisante pendant tout le reste de la cérémonie et qu’elle devra, à son retour à Buckingham, tenir sa main dans l’eau glacée pour pouvoir le retirer. Elle reçoit ensuite le sceptre d’ivoire. Une prière spéciale accompagne la remise de chacun de ces emblèmes royaux. La reine est toujours à genoux; l’archevêque tient au-dessus de sa tête la couronne d’Angleterre dont le gros rubis est bien connu sous le nom de trophée du prince Noir. Tous les pairs et pairesses d’Angleterre prennent leurs couronnes, les évêques leurs mitres et se disposent à s’en couvrir. Les rayons du soleil filtrent à ce moment au travers des merveilleux vitraux de la vieille abbaye et c’est d’un bout à l’autre des nefs un éblouissant ruissellement de pierres précieuses. Au moment où l’archevêque dépose la couronne sur la tête de la reine, tous les seigneurs se couvrent des leurs et des vivats éclatent sous les voûtes sacrées. A l’extérieur les trompettes sonnent aux champs, les tambours roulent, les canons de la tour de Londres et ceux dissimulés dans le parc de Saint-James annoncent à la foule le moment précis du couronnement. L’ivresse publique est à son comble. Plus vite que le vent, la nouvelle se trouve répercutée, de canons en canons, jusqu’aux limites extrêmes du Royaume-Uni.

La reine se relève alors et s’assied sur le trône.

L’archevêque appelle ensuite les bénédictions du ciel sur la souveraine et sur son règne, puis commence la cérémonie des hommages. Le premier, l’archevêque s’agenouille et prête à la reine le serment de fidélité en son nom et au nom de l’épiscopat anglais; viennent ensuite les oncles de la reine qui, ôtant leurs couronnes, mais restant debout, prononcent ces paroles: «Je deviens votre homme lige pour la vie et je fais le serment de vivre et de mourir pour vous. Que Dieu m’y aide!» Ils touchent ensuite de la main droite la couronne placée sur la tête de la reine et embrassent celle-ci sur la joue gauche.

Les autres pairs défilent ensuite, les ducs et duchesses, d’abord, puis les marquis et marquises, les comtes et comtesses, les vicomtes et vicomtesses, les barons et baronnes. Tous s’agenouillent successivement devant elle et lui baisent la main. Le premier de chaque catégorie, le plus ancien dans l’ordre de création, prononce seul le serment en son nom et au nom de ses égaux en dignité.

La cérémonie de l’hommage terminée, le trésorier de la Maison royale, le comte de Surrey, jette des médailles commémoratives d’argent à l’assistance dans tous les sens et chacun s’empresse de les ramasser. Cette partie de la cérémonie du couronnement se comprendrait peut-être mieux sur la place publique; en tout cas, elle nuirait moins au décorum de l’abbaye, car rien n’est plus ridicule que cette curée de médailles, à laquelle prennent part les plus nobles dames, voire même les demoiselles d’honneur qui assistent la reine.

La reine, enlevant ensuite sa couronne, vient s’agenouiller devant l’autel et communie. Le chœur entonne alors les alleluia. Puis, elle rentre dans la chapelle d’Édouard le Confesseur, où elle quitte sa robe de dentelle et revêt un manteau de pourpre à la place. Elle se dirige alors, la couronne sur la tête et les attributs du pouvoir aux mains, vers la porte par où elle est entrée. A la sortie de l’abbaye, elle remet le sceptre et le globe aux seigneurs désignés pour les porter, et remonte dans son carrosse doré traîné de douze chevaux isabelle. Tous les pairs suivent, couronnés, dans leurs carrosses armoriés, le cortège royal jusqu’au palais de Buckingham, où ceux qui ne sont pas invités au banquet se dispersent.

Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme délirant de la foule sur le passage de la reine, au retour de la cérémonie du couronnement; il faut avoir assisté à son jubilé de 50 ans en 1887, ou à celui, plus brillant encore, de diamant ou de 60 ans de règne, en 1897, pour se rendre compte de ce qu’il a pu être.

Le reste de la journée du couronnement se passa en banquet à la Cour et illuminations. Dans toute l’aristocratie, il ne fut question pendant quinze jours que de festins, bals et splendides réceptions.