Chose curieuse, Victoria n’a jamais retracé les scènes de son couronnement, sans y mêler deux impressions, l’une pénible et l’autre agréable, qui vraisemblablement, ont dû être bien fortes pour avoir été ainsi associées par elle aux émotions inoubliables de cette journée: la douleur que lui causa l’anneau royal à l’annulaire et la joie qu’elle eut d’entendre aboyer Dash, son chien favori, à son retour au palais.
Ne devine-t-on ce qu’elle eût fait sans la tyrannie de l’étiquette; elle aurait sans doute jeté l’anneau royal aux orties et aurait couru embrasser son fidèle dog. Elle dut faire le contraire, elle supporta l’anneau détesté et ne put voir son chien que le lendemain; mais elle s’en souvint et en voulut à la royauté.
IV
La Maison de la Reine.
Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de la reine.—L’incohérence de la tour de Babel.—L’aventure d’un ministre français très pressé.—Les emplois à la Cour et les sinécures.—Les écuries de Pimlico.—Gants à six boutons.—Victoria ne sait pas s’habiller.—C’est à qui ne veut pas de cadeaux.—Ce que coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes du poète-lauréat.—L’ordre de préséance.
La liste civile de la reine d’Angleterre s’élève annuellement à la somme de trois cent quatre-vingt-cinq mille livres sterling, soit à neuf millions six cent vingt-cinq mille francs. Les dépenses de sa Maison sont comprises dans ce budget pour la somme de quatre millions trois cent douze mille francs et les salaires du personnel se chiffrent par trois millions deux cent quatre-vingt-un mille cinq cents francs. La bourse privée de la reine consiste en une pension annuelle de un million cinq cent mille francs. Les enfants de la reine coûtent à l’État des sommes assez rondelettes. Le prince de Galles touche un million, la princesse
La chaise d’Édouard le Confesseur.
de Galles deux cent cinquante mille francs pour elle-même, et, pour l’éducation de ses enfants, neuf cent mille francs; l’impératrice douairière d’Allemagne, veuve de l’empereur Frédéric et mère de Guillaume II, deux cent mille francs; le duc d’Édimburg, deux cent cinquante mille francs; le duc de Connaught, six cent vingt-cinq mille francs. Chacune des filles de la reine émarge pour cent cinquante mille francs. Les pensions faites aux parents de la reine jusqu’au degré de cousin varient entre trois cent mille francs et cent vingt-cinq mille francs par tête. Si l’on ajoute à cela une somme de trois cent vingt-cinq mille francs, attribuée aux œuvres de bienfaisance de la reine et une somme de deux cent mille francs laissée à son entière discrétion chaque année, sans but spécial, on a une idée approximative de ce que coûte à la nation l’entretien de la famille royale.
Cependant, autant le Parlement met de bonne grâce à voter des gratifications aux membres de la famille royale, à l’occasion soit de la naissance, soit de la majorité d’un enfant, autant il se montre intraitable, lorsqu’il s’agit d’un étranger, cet étranger fût-il le mari de la reine. C’est ainsi que lorsqu’il s’agit de régler quelle serait la situation du prince Albert de Saxe-Cobourg, non seulement il ne voulut rien entendre pour lui donner le titre de roi, mais encore il fallut lui arracher livre par livre les deniers de sa liste civile. Cette question de la situation à faire au prince fut discutée en pleine séance du Parlement et certains députés de l’opposition ne craignirent pas de froisser la susceptibilité légitime de la jeune reine. Sir Robert Peel se fit même remarquer à cette occasion pour sa parcimonie, que la reine, large lorsqu’il s’agit de deniers de l’État, ne lui pardonna jamais. La liste civile du prince Albert fut définitivement arrêtée à trente mille livres par an, soit à sept cent cinquante mille francs.
La reine s’attendait à ce qu’elle serait au moins égale à sa bourse privée, c’est-à-dire portée à un million et demi.