Le nombre des personnes attachées à la reine est de neuf cent trente et une, sans compter les domestiques. Dans ce nombre, ne sont comprises que les personnes émargeant à la liste civile.

Avant le mariage de la reine, le nombre des emplois à la Cour était le même qu’aujourd’hui; à aucune époque, il ne varia; la seule différence que l’on peut constater, c’est que, du vivant du prince Albert et depuis sa mort, les attributions de chacun ont été mieux définies. A ce point de vue, du moins, on sentit qu’il y avait un maître dans la maison. On jugera du désarroi au milieu duquel cette Cour se débattait auparavant par certains faits que nous trouvons retracés dans les mémoires de quelques dames d’honneur.

S’il fallait du bois dans les cheminées, c’était à l’intendant qu’il fallait s’adresser; mais c’était au chambellan qu’il fallait recourir, s’il y avait lieu de l’allumer. Le nettoyage des carreaux en dehors dépendait du chambellan; à l’intérieur, de l’intendant; de sorte que leurs nettoyages ne coïncidant pas, les fenêtres étaient sales, constamment, d’un côté ou de l’autre. Quand on avait réussi à franchir l’enceinte du château de Windsor, il n’était pas difficile de pénétrer jusqu’à la reine même, sans être annoncé. Les domestiques avaient coutume d’entrer et de sortir à volonté, sous le prétexte le plus futile. La nuit, celui qui s’égarait dans les couloirs du palais, était exposé à toutes les mésaventures. C’est ainsi que M. Guizot, qui avait accompagné le roi Louis-Philippe dans sa visite à Windsor, se mit à chercher, à une heure où il croyait tout le monde endormi, l’endroit où les rois eux-mêmes et, à plus forte raison, leurs ministres vont à pied. Après avoir erré de couloir en couloir, il crut se reconnaître et ouvrit une porte. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand il se trouva en présence de la reine, que sa femme de chambre décoiffait avant le coucher.

Une fois, un individu inconnu put se glisser et se cacher dans le cabinet de toilette de la reine. On n’a jamais pu lui faire dire comment il avait réussi à y pénétrer, ni le motif de son importune visite.

La Maison de la reine se compose de plusieurs grands départements. En premier lieu, le département de l’intendant, qui est maître de la Maison royale et secrétaire du Conseil privé. Il a la charge du personnel de la comptabilité de la Cour, des cuisines, des caves, non seulement à Windsor et à Buckingham, mais encore à Osborne, à Balmoral ou sur le continent. Le département du chambellan est aussi important; mais, tandis que l’intendant préside aux choses de la vie matérielle, le chambellan préside à tout ce qui touche au cérémonial de la Cour. Il a sous ses ordres les secrétaires de la Cour, les payeurs, les lords de service, les grooms de service (on appelle ainsi les officiers distingués admis au service de la Cour), le maître des cérémonies et son adjudant, le gentleman de la Baguette Noire, les grooms de la chambre privée, le bibliothécaire, le poète-lauréat, le peintre ordinaire et le peintre de marine de Sa Majesté, le gardien des tableaux, le champion de la reine, le maître des barques, le gardien des cygnes, le maître de la musique, les pages des escaliers, les pages de la présence et les différents surveillants des châteaux royaux de Buckingham, Windsor, Osborne, Frogmore, Kensington, Saint-James, Balmoral, Claremont, Kew, Hampton Court, Cumberland Lodge et Holyrood. Le département médical est à part, bien que relevant de l’autorité du chambellan. La reine a trois médecins ordinaires, quatre extraordinaires, un chirurgien ordinaire, trois chirurgiens extraordinaires, trois pharmaciens et un dentiste attachés à sa personne; un nombre égal d’hommes de l’art sont attachés au personnel de la Cour. Le département religieux relève de l’évêque de Londres, qui porte le sous-titre de diacre des chapelles royales, comme l’évêque de Winchester porte le titre de commis du cabinet de la reine. Un certain nombre de révérends assistent ces deux personnages dans l’exercice de leurs fonctions, les uns à la chapelle royale, les autres à la chapelle privée de la reine, car celle-ci n’assiste pas toujours aux offices de la Cour dans la chapelle du château. Il y a autant de chapelains qu’il y a de chapelles et de châteaux.

Le titre de grand aumônier de la Cour appartient héréditairement à un noble civil; il appartient aujourd’hui au marquis d’Exeter, lequel est chargé de répartir les aumônes royales et d’en faire tenir par ses scribes l’exacte comptabilité.

Un des départements les plus importants est celui du maître de la cavalerie, autrement dit du grand écuyer, charge confiée à l’heure actuelle au duc de Portland, de richissime réputation. De même que le chambellan a ses bureaux dans l’ancien palais de Saint-James, de même le grand écuyer a les siens dans les écuries royales de Pimlico. Il a sous ses ordres un grand nombre d’écuyers ordinaires et extraordinaires, titulaires ou honoraires, ainsi qu’un très grand nombre de pages d’honneur. C’est lui qui dirige les écuries et les chenils de la couronne, préside à l’acquisition des fourrages, au recrutement des valets d’écuries, des cochers, des piqueurs, et s’occupe indirectement des chasses royales, lesquelles sont confiées à la garde du grand veneur, pour le présent le comte de Coventry. Inutile d’ajouter que les vétérinaires appartiennent au département du grand écuyer.

Le département de la garde-robe est confié à une dame, généralement une duchesse, qui a à s’occuper de l’entretien des costumes historiques de la reine, de sa garde-robe privée, depuis ses chaussures jusqu’à ses chapeaux, ainsi que du personnel des dames et femmes de la chambre à coucher et des demoiselles d’honneur. S’il y a des sinécures à la Cour d’Angleterre, ce n’est certes pas à la garde-robe. Non pas que la reine ait des goûts bien changeants, mais parce qu’elle exige que l’inventaire de ses toilettes soit toujours tenu à jour.

La reine a toujours manqué de goût, non seulement dans l’harmonie des couleurs, mais encore dans le choix des modes. Elle a toujours été assez mal affublée; maintenant elle s’attife de façon ridicule. Il est vrai qu’étant de petite taille et ayant pris de l’embonpoint dès les premières années de son mariage, elle ne porte pas beau. Est-ce pour cela qu’elle affecte un si grand dédain de la parure? Quoi qu’il en soit, si ses robes ne brillent pas par le goût, elles brillent par le nombre: il est rare qu’elle se montre deux fois dans la même toilette à la Cour de Windsor. Aimant avant tout le confortable, elle s’inquiète relativement peu de la mode. Son goût bourgeois va jusqu’à l’exagération. Avec la toilette de ville, elle ne porte que des gants d’un seul bouton; en soirée, elle en porte de plus longs, mais jamais on ne lui en vit qui dépassassent le coude; elle ne veut pas qu’on mette plus de dix shillings six pence, soit treize francs dix à une paire de gants pour elle. A ses intimes qui lui demandaient la raison de cette parcimonie au début de son règne, elle avait coutume de répondre que la femme anglaise était trop frivole et trop dépensière et qu’elle se proposait d’être pour ses sujettes un exemple de vertu et de simplicité domestiques.

Tous les dons en étoffes ou riches tissus, que ce soient des cachemires des Indes ou des dentelles en point d’Angleterre, sont déposés à la garde-robe et c’est de la garde-robe que partent les cadeaux de la reine, lorsqu’il lui prend fantaisie, assez rarement d’ailleurs, d’offrir à une grande dame un souvenir personnel. Les dames de la Cour ne redoutent rien tant qu’un cadeau de la reine, en toilette surtout, tant ses cadeaux sont de mauvais goût et difficiles à porter sans donner prise au ridicule.