On établit une stricte discipline dans le roulement du service d’honneur. On décida que les dames de la Cour seraient de service par deux à la fois. On assigna à chaque groupe de seigneurs et dames attachées à la souveraine, des lieux de réunion séparés les uns des autres et fortement retranchés. On fit entrer le plus d’air et de jour dans ce palais où l’on vivait à l’étouffée.

Malgré tout et jusqu’au mariage de Victoria, la Cour resta un foyer d’intrigues où la reine fut à la merci de son entourage titré comme de ses domestiques; tout changea de face dès qu’il y eut un maître dans la maison. Un Anglais de distinction, qui mourut à Paris dans sa quatre-vingt-neuvième année, le 3 juin 1895, sir Charles Murray, nous a retracé, dans des Mémoires malheureusement trop hachés, l’histoire de la Cour dans les premiers mois qui suivirent l’avènement de Victoria. Ce personnage, qui remplissait alors les fonctions de maître de la maison royale, s’était vu donner cet emploi par Melbourne comme fiche de consolation à son triple insuccès dans les élections législatives, où il avait été candidat du parti libéral. Ses Mémoires, si l’on peut leur donner ce nom, ont, à défaut d’autres mérites, celui de refléter très fidèlement le milieu qui nous occupe.

«Il est deux heures et demie, la reine vient d’avoir son lunch; écuyers, seigneurs de service, dames d’honneur l’attendent dans le couloir qui mène au perron extérieur du château de Windsor, donnant sur la grande terrasse du parc. Trente chevaux sellés sont tenus prêts par des laquais en livrée de Cour, bleue et rouge. Tout à coup le cheval de la reine est avancé: c’est un superbe alezan, baptisé par elle «Empereur», qui a plutôt trop d’allure pour une écuyère de l’âge de Victoria. En une seconde la reine est en selle: sa position à cheval est aisée et gracieuse; elle fait l’admiration de tous. Le roi et la reine des Belges, qui font partie de la cavalcade, montent à leur tour, quoique beaucoup moins lestement: on a dû leur trouver des chevaux très calmes et très doux. La duchesse de Kent, mère de la reine, qui adore le cheval, est une fort belle amazone; lord Conyngham, le duc de Wellington et lord Melbourne les imitent et tous les seigneurs de service enfourchent leurs montures. La caravane se compose de trente cavaliers et amazones; elle se dirige, sans préséance aucune, vers la forêt de Windsor. On cause sans affectation, on rit sans retenue, et la reine elle-même donne l’exemple de l’abandon. Elle a l’œil vif et observateur; elle connaît à fond l’histoire de toutes les personnes de son entourage; elle peut désigner par leurs noms tous les chevaux et, si par hasard l’un de ceux-ci lui est étranger, elle va droit à son propriétaire et l’accable de questions sur sa naissance, son tempérament, son passé, son importation en Angleterre, etc... Souvent même elle veut le juger par elle-même et demande à le voir au trot, au galop, à toutes les allures. Le cavalier fait alors de son mieux pour, en même temps que faire ressortir les vertus du cheval, donner une idée suffisante de ses propres qualités. La jeune reine prend un vif plaisir au sport en plein air. Elle parle à tout le monde avec exubérance et simplicité; mais on sent, dans sa voix et dans ses gestes, l’habitude du commandement. Elle parle français avec le roi des Belges, allemand avec sa mère, quelquefois italien avec quelques seigneurs. Les personnes de son entourage cherchent à régler leur allure sur celle de son cheval, mais elle ne s’en soucie pas et s’arrête, se retourne, occupe tour à tour toutes les positions dans la caravane et met tout le monde à son aise. A cinq heures, le thé envoyé du château est servi bouillant sur une table improvisée, en quelque point de la forêt: on le prend debout ou à cheval, suivant le cas, après quoi on se remet en route pour le château. On rentre à six heures, pour avoir le temps de vaquer à sa toilette avant le dîner.»

A sept heures un quart, les invités à la table royale qui ont été prévenus dans l’après-midi par télégramme ou par exprès par les soins du chambellan, sont alignés en toilette de Cour dans l’antichambre des appartements de Sa Majesté. Il a souvent fallu faire des tours de force

La Reine Victoria, impératrice des Indes, d’après le tableau de Winterhalter.

pour faire parvenir l’invite à son destinataire, qui a dû changer en quelques heures tous ses projets pour la soirée. La tenue pour ces dîners est invariablement la toilette décolletée, quel que soit l’âge des dames admises à la table royale. Celle des messieurs est l’habit de Cour avec la culotte de soie blanche et l’épée au côté.

A sept heures et demie précises, la reine sort de ses appartements et se dirige à travers les salons vers la salle à manger. Sa garde personnelle est fournie par le corps d’élite des Yeomen, resté fidèle à son vieux costume. La prérogative d’être attaché à la personne royale date de sa création par Édouard VII, qui craignait toujours d’être assassiné. Depuis le jour où il découvrit le complot des poudres sous les chambres du Parlement, la garde est chargée de perquisitionner dans le sous-sol de Westminster, la veille de la réunion des Chambres. Ces soldats de parade portent la lance ou la hache, ils ont l’épée au côté; seul, leur capitaine, qui est un véritable personnage à la Cour et porte, en plus de son épée, une canne à pomme d’or, a un uniforme assez semblable à celui de nos généraux. Derrière la reine prennent rang les membres de la famille royale devant prendre part au dîner, puis les invités dans l’ordre de préséance. Chacun se place devant le couvert sur lequel son nom a été déposé. Aussitôt que la reine est assise, l’orchestre de la Cour commence le concert. Ces dîners sont froids; la reine déteste que la conversation y devienne générale. Si quelque seigneur y risque une histoire plaisante qui lui attire l’attention, la reine déclare sèchement que cette histoire n’a pas le don de l’amuser et tout le monde met le nez dans son assiette, ne sachant plus quelle contenance avoir. Après le banquet, les dames passent au salon, tandis que les messieurs vont au billard. Quelques-uns y passent toute la soirée; d’autres gentlemen rejoignent les dames au salon, pour entendre la reine chanter seule ou avec quelque dame de la Cour, tantôt en s’accompagnant, tantôt en se faisant accompagner. Cependant, c’est le plus souvent le whist, avec un enjeu invariable de un shilling, qui fait les frais de la soirée. On joue par groupes de quatre et chaque groupe a sa galerie. La reine gagne le plus souvent, tout en faisant des fautes grossières, qui ont le don d’exciter sa gaîté. Lorsqu’elle éprouve quelque embarras à jouer une carte, elle se tourne vers la personne qui se trouve derrière elle et regarde son jeu et, quelquefois, elle a recours à son aide. A onze heures, la reine se retire dans ses appartements, et les personnes invitées à passer la nuit au palais, sont conduites à leurs chambres par les soins du chambellan; les autres personnes sont reconduites à la gare de Windsor dans les voitures de la Cour pour l’heure du train.