La Compagnie est toujours prévenue à temps pour le nombre de wagons-salons à mettre à la disposition des invités de la Reine. En été, par une belle nuit, quelques-uns préfèrent retourner à Londres par la route; mais, dans ce cas, ils ont à faire venir leurs équipages.
La reine passe de temps en temps la revue de ses troupes dans la cour du château. Lorsque le temps est mauvais, sa promenade se fait en voiture; mais, en ce cas, les cochers des personnes de la suite ont ordre de ne pas dépasser sa voiture. Le dimanche se passe en partie à la chapelle et le reste en promenade dans le grand parc où joue la musique des grenadiers de la garde du corps.
La visite annuelle des élèves du collège d’Eton, où sont élevés les fils de la noblesse, se fait dans la cour, et la reine leur adresse quelques mots de bienvenue de la fenêtre du premier.
Jamais dans ses conversations, la reine ne fait allusion aux affaires de l’État. On raconte même que sa mère ayant un jour voulu lui demander à table des renseignements sur la situation politique, s’entendit prier de ne pas insister. La duchesse de Kent a, dès le début du règne de sa fille, été très mortifiée du dédain de sa fille pour ses conseils et c’est ce qui la décida à fuir la Cour et à vivre dans la solitude.
La reine se rend souvent de Windsor à Londres en voiture; dans ce cas, elle est escortée de sa garde jusqu’au palais de Buckingham. Pendant les vingt ans qui se sont écoulés entre son mariage et la mort prématurée du prince Albert, la Cour de Saint-James prit des allures plus mondaines. De grandes fêtes étaient données soit à Windsor, soit à Buckingham Palace; à Windsor, dans la salle de Waterloo; à Londres, dans la grande salle de bal qui ressemble à un grand music-hall allemand. Les banquets étaient généralement de cinq cents ou six cents couverts; la magnifique vaisselle d’or de Windsor servait fréquemment à cette époque. Il y avait des garden-parties dans les jardins de Buckingham ou sur la terrasse de Windsor et les «five o’clock teas» sous la tente étaient des plus brillants. Les bals de la Cour étaient le plus souvent costumés et on n’y était admis, après y avoir été invité, qu’à la condition de ne s’y présenter que dans un costume du temps prescrit par l’étiquette du jour. C’est ainsi que le prince Albert aimait à faire revivre successivement les époques et les modes les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre. Il paraissait couronné à côté de la reine dans ces occasions, ayant toujours à représenter quelque personnage royal de l’histoire d’Angleterre et la reine aimait à le voir ainsi reprendre pour un soir sa revanche sur l’intransigeance de la Chambre des lords. Victoria était alors dans tout l’épanouissement de sa beauté; elle se montrait aussi gracieuse que possible avec tous ses hôtes et prenait un grand plaisir à incarner, l’un après l’autre, les grandes figures des temps historiques. Ainsi chaque époque revivait à son tour dans les salons de marbre de Buckingham Palace et l’aristocratie prenait un goût très vif à ces exhibitions. Le bal était coupé d’intermèdes pendant lesquels Sa Majesté daignait chanter des duos avec son époux, des solos, ou même simplement faire sa partie dans les chœurs. Les œuvres chantées étaient le plus souvent des œuvres italiennes interprétées en italien. On dépensait alors des fortunes pour venir briller à la Cour et tous les métiers de luxe étaient en pleine prospérité. Lorsque ces soirées avaient lieu à Windsor, des trains de luxe étaient toujours tenus à la disposition de la Cour. A l’arrivée de ces trains à Londres, toutes les livrées de l’aristocratie se trouvaient réunies sur les quais de la gare, aux ordres de leurs maîtres et de brillants équipages emportaient l’assistance dans les quartiers les plus luxueux de la capitale.
Il y avait souvent des soirées dramatiques, dont parfois les seigneurs et dames, parfois des professionnels de grande réputation faisaient les frais. Pour ces derniers, la plupart considéraient une audition à la Cour de Saint-James comme la consécration suprême de leur talent et il n’était pas rare qu’une simple apparition fût le point de départ de leurs fortunes. A leur départ, la reine leur faisait remettre un petit souvenir, le plus souvent mesquin. Après la mort du prince consort ce souvenir fut de moins en moins brillant: une simple photographie de Sa Majesté avec sa signature autographe, ou bien un exemplaire de ses mémoires. Maintenant que la reine, avec l’âge, est arrivée à la connaissance parfaite du prix des choses, elle ne donne plus rien du tout aux artistes qu’elle admet à ses soirées et elle les trouve encore bien payés de l’honneur qu’elle leur a fait.
Tout ce luxe d’antan a fait place à la simplicité la plus monotone et la plus froide à la Cour, qui est, comme la reine, du reste, morte avec le prince Albert. Tout ce qui vit et aime la vie s’est transporté depuis cette époque à Marlborough House, à Londres ou à Sandringham, chez le prince de Galles. Les dîners à la Cour sont si guindés qu’on ne redoute rien tant que d’y être invité; plus la reine avance en âge, plus elle se montre inflexible sur les questions d’étiquette. La vieille comtesse de Bunsen raconte qu’ayant été invitée par télégramme à la table de la reine un jour de forte grippe, elle dut faire des prodiges de prestidigitation pour dissimuler un vrai mouchoir sous le joli morceau de dentelle qui tient, dans les réceptions, officiellement lieu de mouchoir.
Lorsque la princesse de Galles, sa belle-fille, introduisit en Angleterre la mode des cheveux sur le front, quelques dames de la Cour crurent se faire bien voir en l’imitant et se présentèrent devant la reine avec des cheveux coupés courts. Chaque fois, la reine leur fit dire de laisser repousser leurs cheveux avant de se représenter.
Il y a quelque temps encore, la reine se refusait à recevoir les dames divorcées. Ce n’est qu’en 1889 qu’elle reconnut qu’il serait injuste de tenir rigueur à certaines dames des fautes de leurs maris et qu’elle décida que les divorcées seraient agréées à la condition de faire une demande spéciale. Dans ce cas, Victoria étudie soigneusement les dossiers du procès à la suite duquel le divorce a été prononcé et la divorcée n’est admise à la Cour que si sa conduite a été absolument irréprochable.
La reine adore les fleurs, mais déteste les parfums, de sorte qu’à la Cour un très petit nombre de fleurs ont droit de cité. Elle ne peut supporter la chaleur, aussi les dames de sa suite paient-elles souvent d’un rhume l’honneur de lui avoir tenu compagnie. Les sujets de conversation, ne pouvant être politiques, roulent généralement sur la littérature et la musique. Il est rare qu’il y soit question de chiffons. Actuellement la reine arrive à table ou dans les salons appuyée d’une main sur sa canne et de l’autre au bras d’un personnage de la famille royale. Elle ne prend plus part aux conversations pendant le dîner; son cousin, le duc de Cambridge, fait d’ailleurs les frais de la conversation pour elle: il est bavard comme une pie jusqu’au moment du dessert; mais, comme il a les digestions difficiles, il arrive assez souvent qu’il s’endorme sur les épaules nues de sa voisine. Le service est généralement