La Reine en 1882.
(Phot. Russell and sons.)
irréprochable, tous les domestiques devant être dressés par le grand écuyer, avant d’être admis à servir à la Cour. A la fin des grands dîners de gala, et en l’absence de tout souverain étranger, le lord intendant seul peut porter la santé de la reine que l’on boit debout au son du God save the Queen, joué par l’orchestre royal. Si l’on boit par hasard à la mémoire du prince Albert, on le fait debout et en grand silence.
A Buckingham, comme à Windsor, les appartements d’État sont disposés de telle sorte, qu’il est toujours facile de les agrandir ou de les rétrécir suivant les besoins du moment.
La reine ne s’était-elle pas un jour imaginé d’interdire de fumer dans l’enceinte du château. Dans toutes les salles on avait affiché «Smoking strictly prohibited» défense absolue de fumer. Le prince de Galles, qui ne vivrait pas une demi-heure sans un cigare, espaçait de plus en plus ses visites. La vie déjà assez triste devenait mourante à la plupart des seigneurs. Il ne fallut rien moins que l’intervention de John Brown pour faire revenir Victoria de sa résolution: celui-ci lui dit qu’il n’avait qu’un moment de bonheur, c’était celui où il pouvait fumer sa pipe. La défense fut aussitôt levée pour tous les appartements autres que ceux de Sa Majesté.
Lorsqu’il y a réception d’un souverain, ce qui était assez fréquent du vivant du prince Albert, les fêtes les plus splendides y sont données. Aujourd’hui la reine ne reçoit plus guère que ses petits enfants; le reste du temps, on la trouve dans ses vêtements de demi-deuil, entourée de dames d’un âge assez mûr, également en demi-deuil, plongée dans de mélancoliques rêveries, ou prenant plaisir à des histoires sanguinaires. Aux heures de promenade, ce n’est plus le fougueux Empereur qui piaffe devant les marches du perron, mais la bourrique noire, qui l’accompagne partout dans ses villégiatures. On l’attelle à une sorte de chaise montée sur roues, dans laquelle la reine s’éloigne, mélancoliquement abritée sous son ombrelle ou son parapluie, accompagnée d’une dame de sa famille à pied, d’un domestique écossais au marchepied et d’un groom à la tête du cortège, toujours prêt à modérer l’allure du pégase, si par extraordinaire celui-ci faisait mine de s’emporter.
Il fut un temps où Napoléon III écrivait à Victoria «qu’on se sentait meilleur à vivre dans son intimité»; les temps ont sans doute changé, car la reine laisse plutôt un souvenir antipathique aux personnes jeunes qui l’approchent de nos jours. Par contre les vieilles dames à tire-bouchons ne tarissent pas d’éloges sur la vieille souveraine.