Avant Victoria, la Cour de Saint-James était dissolue; avec elle l’air pur et vif y a pénétré, la vie y est devenue exemplaire; mais, depuis la mort du prince Albert, on y meurt d’ennui.

La reine déteste de plus en plus Windsor et les seigneurs et dames de la Cour ne peuvent s’y voir en peinture. Aussi sait-on gré à Victoria de son amour pour la vie rustique de Balmoral, où l’on voudrait lui voir prolonger ses deux séjours annuels. Mais la vieille souveraine, ponctuelle jusque dans sa monotonie, revient toujours à la même date faire revivre les tyrannies de l’étiquette dont elle est la première à souffrir. Ces tyrannies ont du moins l’avantage de lui faire apprécier la vie de Balmoral; qu’arriverait-il si la reine prenait son home écossais en horreur?

L’aristocratie serait menacée d’une Cour qui durerait toute l’année; elle souhaiterait la mort de la vieille reine. Mieux vaut encore que les choses soient ainsi: God save the Queen!

VI
A la conquête d’une autre couronne.

Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cobourg-Gotha.—Premier voyage du prince Albert en Angleterre.—Le manuscrit de Voltaire et la rose des Alpes.—Deuxième voyage.—La reine arrête son choix.—Déclaration à l’Anglaise.—Le doigt du vieux Léopold et de son alter ego le baron de Stockmar.—La situation du prince Albert discutée à la Chambre des lords.—Un mari aux enchères.—Les délégués de la nation anglaise à Gotha.—Les fêtes de Gotha.—Douloureuse séparation.—Mal de mer.—L’arrivée à Buckingham Palace.—Le serment luthérien.—La couronne de myrthes.—Noce et lune de miel.

Victoria aspire avant tout aux joies de la vie domestique, depuis qu’elle a sondé tout le vide de sa haute situation au point de vue du bonheur. Elle se sent née femme et n’a qu’un souci: puisqu’elle possède ce privilège qu’ont les reines vierges de se choisir elles-mêmes un époux, elle choisira le sien pour elle et à son seul point de vue.

Le choix n’était pas facile, en raison du petit nombre des princes alors en âge d’être mariés. On parlait pour la jeune reine de tous ceux dont l’âge concordait avec le sien. On a parlé du désir qu’elle aurait eu d’épouser le duc de Nemours, un des fils de Louis-Philippe. Le jeune prince convenait en effet à tous égards à la situation d’époux de la reine; il était de ceux qui pouvaient faire battre un cœur de souveraine; cependant sa qualité de catholique romain le rendait impossible. La nation aurait rêvé pour elle un prince de sang anglais, l’un de ses cousins, le duc de Cumberland ou le duc de Cambridge. En dehors de ceux déjà nommés, il n’y avait plus que des princes allemands et on avait une très petite idée d’eux en Angleterre.

Le vieux roi Léopold de Belgique, père du roi actuel, eut l’idée de s’entremettre pour ce mariage en faveur d’un des jeunes princes de Saxe-Cobourg-Gotha. Dans ses visites à la Cour de Windsor, il sut habilement planter des jalons, en ayant toujours soin de faire devant la jeune reine le portrait le plus flatteur des princes Ernest et Albert, de ce dernier surtout. Rentré en Belgique, il attisait de loin, dans une correspondance très suivie, les feux qu’il avait allumés au cœur de Victoria. Le baron de Stockmar, son confident et son médecin à la fois, avait reçu de lui la mission de préparer le prince Albert à cette union. Fidèle à sa consigne, le vieux baron avait réussi à décider le prince à faire un voyage à la Cour d’Angleterre, en compagnie de son frère Ernest, qui devait régner sur le duché de Saxe-Cobourg. Les deux jeunes gens étaient donc partis un jour en passant par la Hollande et c’est à une indiscrétion de la princesse d’Orange, qui les avait salués avec un malicieux sourire, à leur départ de Rotterdam, que le prince Albert avait compris le rôle qu’il allait jouer. Ils arrivèrent donc à la Cour de Guillaume IV, qui les considéra comme de tout petits princes sans aucune importance et ne daigna pas s’occuper d’eux. Le prince Albert, ainsi que son frère, acceptèrent l’hospitalité de la duchesse de Kent à Kensington Palace; c’est alors qu’il fit une forte impression sur la jeune princesse Victoria, avec qui il resta depuis en relations épistolaires suivies, pendant ses dernières années d’études à l’Université allemande de Bonn et pendant tous ses voyages à travers la Suisse et l’Italie, d’où il lui envoya tantôt un manuscrit de Voltaire, tantôt un bouquet de roses des Alpes. Lorsqu’elle fut devenue reine, il lui écrivit: «Vous voici reine du plus puissant État de l’Europe; dans vos mains est placé le bonheur de millions d’êtres. Que le ciel vous assiste et vous fortifie dans votre tâche si élevée, mais si difficile! Je souhaite que votre règne soit long et glorieux, et que vos efforts vous attachent les cœurs de vos sujets.» On voit qu’à cette époque les affaires du prince Albert n’étaient pas très avancées encore dans le cœur de sa future femme; mais c’est ici qu’il faut surtout placer l’intervention du roi Léopold, qui pesa d’un si grand poids dans le choix de sa nièce.

En octobre 1839, les deux frères retournèrent en Angleterre et furent reçus par la reine Victoria. Ils étaient porteurs d’une lettre du roi Léopold de Belgique à sa nièce dans laquelle il lui recommandait de les recevoir avec bonté. Ils arrivèrent au château de Windsor à sept heures et demie du soir. Victoria les attendait en haut du grand escalier. Elle leur fit un accueil des plus chaleureux.