Dans ses couches, elle veut toujours l’avoir auprès d’elle pour la soutenir de sa présence et elle ne veut être soignée que par lui.
Lorsqu’il dresse le plan de ses homes dans l’île de Wight et en Écosse, elle tient à ce que les pièces où ils doivent vivre intimement ne soient point trop grandes, afin d’être plus près de lui.
En un mot, c’est la femme aimante, prévenante, attentionnée, toujours prête à embellir la vie de son époux et à lui faire oublier l’amertume d’une position inférieure.
Aussi conçoit-on que la disparition presque subite d’un être aussi cher ait comme foudroyé la reine. Jusqu’à sa dernière heure, elle n’a voulu croire qu’à une indisposition passagère, à tel point qu’elle était à faire sa promenade habituelle en voiture dans le parc de Windsor quand le malheur arriva et qu’elle ne comprit rien lorsqu’on lui apprit l’épouvantable nouvelle.
«Tout meurt avec lui», s’écria-t-elle, et, en effet, depuis ce jour, Victoria n’a plus été que reine et reine désolée. Depuis elle a promené son ennui de Windsor à Osborne et d’Osborne à Balmoral, avec la régularité d’un automate qui accomplit une fonction prescrite passivement, jusqu’à la mort.
Les malheurs peuvent l’accabler désormais, elle les reçoit comme s’ils étaient depuis longtemps attendus, avec une philosophie qui confine à l’inconscience.
Elle élève des cairns, des statues, des memorials à son compagnon défunt et elle passe chacune de ses fêtes dans le plus grand recueillement et dans le culte de sa mémoire, aux lieux où il avait coutume de se trouver à la même époque de l’année. Les témoins actuels de ces hommages muets sont tentés de croire que le deuil de la reine ne date que d’un an et cependant il y a quarante ans que la reine pleure son époux.
Le deuil de la reine n’a jamais cessé qu’aux jours de mariage et de baptême dans la famille. Encore dans ces circonstances n’oublie-t-on jamais le chef de la famille parti.
Ne pouvant laisser sa dépouille dans les caveaux de la chapelle Saint-George, au château de Windsor, à côté de celles des rois ses aïeux, la reine lui a pieusement élevé un mausolée dans sa propriété de Frogmore et c’est là qu’à chaque anniversaire elle se rend fidèlement avec une de ses filles ou quelque dame d’honneur. Elle a soin d’emporter la clé et on est toujours douloureusement saisi en la voyant pénétrer dans le sanctuaire devenu le tombeau de son amour et rester là les yeux fixés sur l’image sympathique de son Albert, fixée si exactement et avec tant de vie par le ciseau d’un grand artiste.
C’est à la mémoire du prince Albert que la reine a dédié la première partie de ses mémoires; la seconde partie, qui embrasse tous ses souvenirs de veuve, est également pleine de lui.