Afin que l’histoire du prince consort fût aussi exacte que possible, elle a voulu en charger un des plus grands historiens de son temps et lui a demandé de revoir ses manuscrits et de lui permettre toutes les observations dans l’intérêt de la vérité. Sir Théodore Martin, dans la vie du prince consort, a surtout été le collaborateur de la veuve dévouée de son héros. Il n’est pas un trait de son beau caractère qu’elle ait laissé dans l’ombre et pas un acte de dévouement à sa couronne et à son pays qu’elle n’ait tenu à y consigner. «Je veux, écrivait-elle à l’historien, que mon cher peuple puisse apprécier par lui-même toute l’importance de la perte que j’ai faite, que le pays et que le monde entier a faite en lui».
Ces paroles en disent long dans la bouche de celle dont John Bright a dit: «C’est la femme la plus sincère qu’il soit possible de rencontrer».
Le dernier portrait du prince Albert se trouve dans le tableau de Thomas, représentant le roi et la reine au camp d’Aldershot, en 1859.
X
La reine Victoria mère.
Les neuf enfants de la reine.—Leurs aptitudes diverses.—Tête d’homme et cœur de femme.—Le sang anglais de Guillaume II.—Le charpentier et le ménétrier de la Cour.—La future belle-mère de Nicolas II de Russie.—Bois-sec.—L’élève de Mrs Thornicroft.—Le tambour orageux.—Le prince savant.—La petite vieille.—Principes d’éducation.—L’appréciation d’un attaché à Osborne.—Les sports.—Mère éclairée.—Le sacrifice de Benjamin.
Victoria eut, de son mariage avec le prince Albert, neuf enfants, fécondité rare chez une reine. Le premier fut une fille qui naquit à Windsor le 21 novembre 1840, un peu plus de neuf mois après le mariage de ses parents, et fut baptisée à Buckingham Palace sous les noms de Victoria-Adélaïde-Marie-Louise. Comme le prince Albert félicitait la reine sur son heureuse délivrance:
—Êtes-vous content de moi? lui demanda-t-elle toute fière de l’avoir fait père.
—Oui, mais je crains que la nation n’éprouve un désappointement à la nouvelle que ce n’est pas un garçon.
—Le prochain sera un garçon, je vous le promets, répondit la reine.
La princesse royale se montra de bonne heure admirablement douée. Son père avait coutume de dire en parlant d’elle: «Elle a une tête d’homme et un cœur de femme». C’est elle qui épousa le prince Frédéric de Prusse, Fritz, comme son futur peuple l’appelait, alors qu’il n’était pas encore crown prince. On se faisait, à l’époque de son mariage, une faible idée des princes allemands. Les journaux de l’époque, croyant flatter la famille royale, promettaient, dans leurs horoscopes, un avenir brillant au jeune époux de la princesse, s’il prenait du service dans l’armée russe! On sait qu’il devint l’empereur allemand Frédéric III, de noble et pacifique mémoire, dont le fils aîné est Guillaume II, l’empereur actuel, qui ne paraît pas être très fier d’être le fils d’une princesse anglaise. On raconte que s’étant un jour heurté dans une manœuvre, il saigna abondamment du nez. Comme l’officier qui était cause de l’accident s’en excusait à lui: «Je vous remercie, au contraire, lui dit Guillaume, de me faire perdre ce qui me reste de sang anglais dans les veines». On sait quelle a été l’animosité du prince de Bismarck pour la princesse Frédéric, du vivant de Guillaume Ier.