Les récréations en plein air, chaque fois que le temps le permettait, étaient de toutes celles que Victoria préférait. On la voyait souvent courir dans les jardins de Kensington, ou y faire galoper son âne gris tout enrubanné de soie bleue et envoyer des baisers ou prodiguer des «good-morning» aux nombreux passants arrêtés derrière les grilles et heureux de pouvoir contempler l’héritière du trône. Elle était d’humeur très gaie et surtout très égale. Sa figure, dans laquelle on retrouve des traits de Caroline d’Anspach, n’était qu’un sourire épanouï; elle était turbulente, légère, oublieuse et avec cela très impérative; elle passait vite d’une idée à une autre; mais était très franche, avait un cœur excellent et ne craignait rien tant que de contrister sa mère.
On cite des exemples de ces deux qualités. Sa franchise était telle, qu’il était impossible de raconter devant elle le moindre fait d’une manière inexacte, sans qu’elle le rectifiât aussitôt, même lorsque la rectification était à son désavantage. Un jour que la duchesse demandait à sa gouvernante allemande, Fraeulein Lehzen, qui devint baronne, si Victoria avait été sage, la jeune fille répondit que la princesse s’était montrée désagréable en une occasion.
—Deux occasions, rectifia Victoria, et elle rappela à la gouvernante devant sa mère la circonstance qui avait été oubliée.
La peur de faire de la peine à sa mère se révèle dans le trait suivant. Étant en visite chez le comte Fitzwilliam, elle tomba le front contre une table de marbre et le choc fut si rude qu’elle perdit connaissance. Lorsqu’elle revint à elle, sa première pensée fut de demander si l’on avait fait savoir à sa mère que son accident était sans gravité.
Nous retrouverons ces qualités plus tard dans la reine. Lorsqu’elle faillit être victime d’un attentat dans Hyde Park, elle se leva dans sa voiture pour montrer à son peuple qu’elle n’était point blessée et elle donna l’ordre à son cocher de la mener chez la duchesse, afin que celle-ci n’apprît point le danger qu’elle avait couru par la rumeur publique ou par les journaux.
L’été, on l’emmenait invariablement à Ramsgate, en Kent, sur la côte orientale de l’île de Thanet, à l’embouchure de la Tamise, où sa mère avait coutume de louer une villa pour l’époque des chaleurs. Alors, du matin jusqu’au soir, la jeune princesse était dehors à jouer sur la plage ou sur les dunes des environs. La duchesse faisait servir les repas sous une tente.
Lorsque Victoria eut six ans, sa mère estima que le moment était venu de s’occuper plus sérieusement de son instruction. Le Parlement qui avait continué de voter à la veuve la liste civile de son mari, l’augmenta de 6.000 liv. sterling par an, 150.000 francs, pour permettre à la duchesse de donner à la princesse une éducation en rapport avec sa destinée. La duchesse lui donna donc, à côté de sa gouvernante allemande, une gouvernante anglaise et une gouvernante française. Elle eut pour précepteur le révérend Georges Davys, qui devint plus tard évêque de Peterborough; mais elle ne voulut pas être privée de sa nourrice Mistress Brock, «dear Boppy», comme elle aimait à l’appeler familièrement. La duchesse s’occupait aussi elle-même de sa fille; mais elle avait surtout gardé pour elle le rôle éducateur.
Signature de la Reine à cinq ans.
C’est ainsi qu’elle s’appliqua à combattre la légèreté de la princesse, en l’obligeant à achever toujours ce qu’elle avait commencé, même lorsqu’il s’agissait d’une occupation frivole et que l’heure était venue de s’adonner à une autre plus sérieuse. Chaque matin, au déjeuner, la duchesse arrêtait le programme de la journée, et, le soir, elle se faisait rendre compte de la façon dont il avait été exécuté. Elle n’aurait pas souffert qu’on y eût changé quoi que ce fût. Souvent elle se réservait une matinée qu’elle passait à interroger sa fille et à s’assurer des progrès qu’elle avait faits.