On espère être en mesure de présenter le yacht réparé à la reine à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance.

XIV
La Reine Victoria et ses bêtes.

L’amour des bêtes.—La ménagerie royale.—La maternité à Hampton Court.—On ne vieillit pas sous les harnais royaux.—Le musée des chiens de Windsor Park.—La véranda de la reine.—Thermes de chiens.—La liste des grands favoris.—On ne passe pas, même au nom de la reine.—Schopenhauer a raison.—Le proscrit de Mendelssohn.—Amour platonique.—Le pauvre Sanger.—Empereur et Jacquot; grandeur et décadence.

La reine Victoria a toujours adoré les bêtes, particulièrement les chiens, les chevaux et les ânes. Elle répète à plaisir le mot de Schopenhauer: «Sans les honnêtes figures des chiens, nous oublierions que la sincérité existe.» Nous ne parlerons pas de tous ceux qui ont vécu à son service: les dimensions de notre cadre n’y suffiraient pas. Nous nous bornerons à mentionner ceux avec lesquels elle a été en plus grande intimité ou qui ont tenu un rang plus élevé dans les bonnes grâces de la souveraine.

Le premier en date fut le petit âne tout caparaçonné de satin bleu sur lequel la princesse Victoria faisait ses promenades dans les jardins de Kensington, que rappelle si fidèlement aujourd’hui Ninette, achetée à Grasse par la reine et affectée à sa petite-fille, la petite princesse Victoria de Connaught.

Mais une visite méthodique au chenil de Windsor, aux écuries de Windsor et de Buckingham Palace va nous permettre de passer en revue les favoris du jour et d’évoquer la mémoire de ceux qui ne sont plus.

A Windsor, ou plutôt dans la ferme-modèle construite sur les dépendances du château par le prince consort, se trouve le chenil, les écuries des chevaux préférés, les invalides des favoris. Aux écuries de Buckingham Palace, où le grand écuyer, actuellement le populaire duc de Portland, a son bureau central, nous visiterons les chevaux d’apparat et les équipages de la Cour. Il existe, au vieux château royal de Hampton-Court qui appartint au cardinal Wolsey, ministre de Henry VIII, et que l’on aperçoit de la magnifique terrasse de Richmond, à travers la vallée, de l’autre côté de la Tamise, une écurie d’élevage. C’est là que vont se perpétuer les races, notamment celle des chevaux de satin isabelle, à la crinière et à la queue de soie crème, qu’on attelle à douze au carrosse de gala, les jours de couronnement. Il arrive, comme dans le cas de Victoria, que plusieurs générations de ces chevaux passent sans avoir servi; mais leur élevage est si soigné, leur race est conservée si intacte à l’abri de tout croisement de sang, qu’ils se succèdent sous les harnais royaux sans que l’on s’aperçoive du changement.

Nous sommes à la ferme-modèle de Windsor où sont les chenils. Le maître de céans, M. Hugh Brown et son sous-intendant M. Hill nous montrent l’appartement où s’arrête la reine, quand elle vient visiter «ses plus fidèles amis». L’ameublement de cette pièce est en chêne sculpté avec tentures rouges. Les murs disparaissent derrière les centaines de portraits de chiens, les uns photographiques, d’autres peints à l’aquarelle, d’autres à l’huile. Ces portraits sont signés de noms célèbres, tels que ceux de Landseer, le grand peintre animalier de l’Angleterre, ou de noms respectés comme ceux de Victoria la reine même ou d’Albert, son époux. Par une attention délicate, une mèche du poil des favoris trépassés est tressée dans la découpure du cadre sculpté qui entoure leur peinture ou leur photographie. Le long des chenils, un passage couvert à l’abri des intempéries, appelé la «Vérandah de la reine», permet à la souveraine de visiter les stands en détail. Chaque stand de chien ou de couple de chien est composé d’une niche et d’un petit jardinet. Les niches sont chauffées par un calorifère unique à eau chaude. Un petit lac triangulaire sert de bain public à toute la gent canine. On ne consulte pour leur imposer la cohabitation, que leurs sympathies réciproques, sans égard pour la taille, ni la race. Enfin il existe un petit hôpital pour les malades. On compte en tout à Windsor cinquante-cinq chiens.

On les sort en promenade deux fois par jour, dans la matinée et l’après-midi. Le grand repas se fait à quatre heures de l’après-midi; en hiver, par les temps rigoureux, on leur donne à manger également le matin. Ceux qui accompagnent partout la reine actuellement, sont un superbe fox-terrier nommé Spot, un magnifique basset noir et feu Roy et un petit spitz plein d’esprit répondant au nom de Marco. La race favorite de la reine est celle des colliers dont Darnley est un des plus beaux types. Darnley est le chien le plus aimable de la création; il suffit de lui demander un sourire pour être à même de compter toutes ses dents. Le plus intelligent de toute la collection est Beppo, un petit toutou à longs poils blancs envoyé de Poméranie, qui a pris ses habitudes à la Cour.