A côté de ces favoris et seul de son espèce, il nous faut placer ici Lorie, un perroquet bavard, don du prince Albert, qui, par deux fois, a eu les honneurs du pinceau de Landseer. Toujours avec la reine, où qu’elle soit, excepté dans la chambre à coucher, il imite sa voix, à tel point qu’elle ne peut chanter sans qu’il cherche à convertir le solo royal en un désagréable duo. C’est lui que Mendelssohn dut un jour sortir lui-même du salon pour pouvoir entendre la reine chanter un de ses morceaux. Aujourd’hui Lorie vit à côté de sa royale maîtresse, qui a blanchi et s’est courbée vers la terre, sans paraître de son côté ressentir les atteintes de l’âge.

La visite des étables n’est pas moins intéressante. L’espèce bovine y est à peu près représentée dans toutes ses variétés. Les vaches de Jersey sont couchées à côté de celles du Zoulouland. La race espagnole avec ses longues cornes forme à elle seule une collection des plus complètes.

Les écuries royales évoquent de plus piquants souvenirs: voici Flora et Alma, les deux juments offertes à la reine par le roi Victor-Emmanuel: elles goûtent aujourd’hui les douceurs de la retraite. A côté est le fougueux chargeur alezan que l’empereur Frédéric d’Allemagne offrit à son beau-frère le prince Christian. Il fait écurie commune avec Ninette, l’ânesse blanche de la petite Victoria de Connaught. Il n’y a pas moyen de le tenir lorsqu’on lui enlève Ninette et il faut voir la joie qu’il manifeste à son retour. Jenny est une ânesse blanche de 25 ans d’âge, née à Windsor et élevée dans la dépendance du château, à Virginia Water. Tewfik est un âne égyptien acheté au Caire par lord Wolseley, le généralissime actuel de l’armée du Royaume-Uni, et offert à la reine sous ses harnais orientaux. On le laisse souvent à l’état libre dans le parc au milieu du nombreux bétail écossais. Voici la Skewbald, jolie petite jument shetlandaise, de la grosseur d’un petit poney, qui fait la joie des arrière-petits-enfants de la reine; le pauvre Sanger, qui fut offert un jour dans les highlands à la reine par Sanger, le vieux propriétaire d’un cirque jadis fameux. La reine raconte dans ses mémoires sa rencontre sur la route avec le cirque Sanger et comment elle l’invita, par commisération pour sa déchéance, à donner une représentation à Balmoral. Le vieux bonhomme faillit en devenir fou. Il avait depuis longtemps perdu sa position de premier cirque d’Angleterre et tout son matériel était démodé et défraîchi. N’importe, la représentation eut lieu et un petit âne blanc fut même fort admiré des enfants de la reine. Celle-ci voulut l’avoir. Sanger, dont il était la great attraction, promit d’en dresser un semblable pour la Cour. Il tint parole et envoya à Windsor celui qui, depuis, y rappelle son nom. Empereur, le fougueux Empereur sur lequel la reine passait à Aldershot la revue de ses troupes, n’est plus depuis longtemps; mais on voit encore Jessie, la jument favorite à la longue robe de velours tachetée, que conduisait John Brown à la main dans les jardins d’Osborne, quand sa royale maîtresse commença à vieillir. Enfin voici Jacquot, le favori du jour, celui qu’on attelle à la chaise royale partout et toujours, aussi bien sur le territoire du Royaume-Uni que sur le continent.

Les chevaux de Buckingham n’ont d’histoire que pour les valets d’écurie, à part le fameux team isabelle dont nous avons parlé. Au contraire, chacun des carrosses que l’on y voit dans les remises du palais, a eu sa part de succès dans les grandes journées historiques du règne de Victoria. C’est d’abord le carrosse d’apparat construit pour la cérémonie du couronnement de Georges III et qui coûta 200.000 francs. C’est une pure merveille de carrosserie, de sculpture et de peinture, qui peut soutenir la comparaison avec nos plus magnifiques voitures de Trianon. Il a servi au couronnement et au mariage de la reine et une dernière fois en 1861. C’est le brave Miller, cocher en premier de la reine, un vieillard, qui le présente avec une fierté jalouse. Vient ensuite la voiture de demi-gala construite en 1845 pour la reine et le prince consort. Le toit, surmonté d’une couronne massive, en est assez lourd et d’un goût allemand. Chacun des membres de la famille royale a sa voiture de gala avec des petites couronnes à chaque angle. Elles ne servent que pour les grandes cérémonies et lorsque les princes vont inaugurer quelque monument ou ouvrir un bazar au nom de la souveraine.

Les 60 ou 80 landaus que l’on voit encore à Buckingham n’ont pas d’autre intérêt. On y voit aussi le manège avec sa petite tribune, où la reine vint plus d’une fois assister aux premières leçons d’équitation de sa nombreuse progéniture.

C’est de Buckingham que sont expédiées les voitures de la Cour dans tous les lieux de villégiature de la reine. Elles l’y précèdent toujours et n’en reviennent qu’après elle. Les nombreux déplacements des membres de la grande famille royale donnent de tout temps lieu au va-et-vient dans les écuries de Londres; pendant la saison d’été, la London season, les écuries présentent la plus vive animation. Les jours de drawing-rooms, le personnel, pourtant nombreux, est sur les dents. Que serait-ce si Victoria tenait une Cour!

XV
La Reine Victoria propriétaire.

La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.—Les dettes du duc de Kent.—Principales propriétés de Victoria.—Les bons conseils de lord Sydney et de lord Cross.—La reine et ses métayers.—Trop cher pour ses moyens.—Un autographe de la reine aux enchères.—Prodigue ou avare de son effigie, suivant les cas.—Les fermes et leurs produits.—Les legs de ses admirateurs.—Son portefeuille de mines d’or.—Fils prodigues.

Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.000 livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des dettes du duc de Kent son père, qu’elle s’était engagée vis-à-vis des créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd’hui la plus riche propriétaire foncière du Royaume-Uni.

Outre ses châteaux d’Osborne, de Balmoral, d’Albergeldie, de Sundrigham, de Claremont, de Frogmore, de Farnborough qu’elle a mis à la disposition de l’impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de grande étendue qu’elle a administrés avec le concours du