La Reine et la princesse Victoria de Schleswig-Holstein.
Phot. Huhues et Mullins. Hyde.
comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte Cross. Du vivant du prince Albert, elle n’avait d’autre intendant pour ses biens particuliers que son époux, qui s’était constitué à la fois le gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours eu d’excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements avantageux et réaliser d’énormes bénéfices.
La reine connaît si bien ses affaires qu’il n’est pas un seul de ses métayers dont elle ne connaisse le nom, l’âge, le lieu de naissance, le nombre d’enfants, en un mot toute l’histoire. Comme pour les domestiques qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande dans chacune de ses lettres, qu’on lui fasse part des grands événements heureux ou malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans les mauvaises années.
Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là des secrets pour lesquels les Anglais professent la plus grande discrétion. Tout ce que l’on sait, et parce que la reine en a donné maints exemples au cours de sa très longue carrière, c’est qu’elle est plus que parcimonieuse; que, comme son oncle le duc de Sussex et son fils le duc d’Edimbourg, elle n’aime pas dépenser; qu’elle n’a jamais dépassé de ses deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée pour être dépensée en bonnes œuvres; qu’enfin elle économise sur sa liste civile elle-même et n’a jamais refusé aucun des legs que de loyaux sujets se sont plu à lui faire.
Dès son enfance, la duchesse de Kent, sa mère, qui a connu bien des fois la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la valeur de l’argent. On raconte que bien des fois la petite princesse Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l’intention d’acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que l’état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque fois, sa mère se refusa à ce que l’achat en fût fait à crédit. Victoria dut donc s’en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs.
C’est sans doute en souvenir de ces leçons qu’elle jugeait profitables qu’un jour ayant reçu d’Eton une demande d’emprunt d’une livre sterling (25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus tard duc de Clarence et d’Avondale, pour payer un pari perdu par lui contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le refus de la reine était accompagné d’une longue lettre dans laquelle la grand’mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant ressortir l’immoralité du pari, surtout lorsqu’on n’a pas la somme pour l’acquitter.