La leçon profita-t-elle? C’est ce qu’on ne saurait dire; toujours est-il que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre autographe de sa grand’mère, qu’elle monta à trois livres, qu’il acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la reine, par retour du courrier, le résultat de cette fructueuse opération. Depuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée de l’intelligence de son petit-fils.

La reine entre d’ailleurs souvent elle-même dans cet ordre d’idées. Chaque fois qu’on sollicite d’elle un don, ou un cadeau pour une loterie ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main, ses photographies signées d’elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative, qu’un objet de réelle valeur intrinsèque ou qu’un don en espèces. Autant elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie.

Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce.

On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu’elle possède un grand nombre d’actions des mines d’or du Transvaal, ainsi que de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de Fife, son petit-fils par alliance, est un des principaux actionnaires. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle se fût laissé tenter, comme bien d’autres, par les rendements merveilleux de l’industrie aurifère du premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un gisement également unique au monde. Il n’y a pas incompatibilité entre la possession d’une couronne et le devoir qu’a tout bon propriétaire de faire fructifier ses capitaux; mais on aimerait mieux penser qu’en faisant la guerre au Transvaal, la reine d’Angleterre n’est pas directement intéressée à l’issue de la campagne.

En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la mémoire de Victoria, lorsqu’elle ne sera plus, car elle aura rétabli la fortune de la famille et l’aura désormais assise sur des bases solides. C’est un éloge qu’on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles, son fils, après sa mort.

XVI
La Reine Victoria artiste et écrivain.

Croquis et aquarelles.—La peinture à la Cour.—La copie de la nature.—Tous modèles.—Victoria au piano.—Son chant.—Une lettre de Mendelssohn.—Victoria écrivain.—Protectrice des arts.

Dans aucun art, on ne saurait dire que Victoria ait excellé, encore qu’elle soit excellent juge des œuvres des autres. L’art qu’elle a le plus volontiers cultivé et vers lequel elle s’est toujours sentie attirée, est celui de la peinture. Dès ses plus jeunes années, elle a eu du goût pour le dessin, puis pour l’aquarelle et ce goût est allé se fortifiant d’année en année. Il y a à Osborne et à Balmoral des sketch-books remplis de ses croquis et des cartons pleins des aquarelles qu’elle a lavées. Dans ses mémoires ou son journal sur son séjour dans les highlands d’Écosse, il est question à chaque page d’un site qu’elle éprouve le besoin de fixer de son crayon ou de son pinceau. Elle aime copier la nature et s’en rapprocher le plus près possible. En cela, elle subit l’influence de Ruskin et de Hunt.

Dès les premières années, la duchesse de Kent et plus tard la duchesse de Northumberland ont pris soin de lui donner les meilleurs maîtres et ceux-ci ont toujours déploré que sa future destinée ne lui laissât pas le loisir de s’adonner entièrement à l’art de la peinture.

Une fois reine, elle tient à ce que tous les grands événements de son règne et de sa vie publique soient fixés sur la toile et elle étonne par la justesse de ses remarques les maîtres de l’école anglaise qui viennent au palais travailler sous ses yeux. Jusqu’en ces dernières années, elle a fait venir à Balmoral le fameux aquarelliste Green pour lui demander ses conseils et le secret de son genre merveilleux. Avant Green, elle avait travaillé sous la direction de Landseer, le grand peintre animalier.