En musique, c’est le contraire. Ses goûts ne l’y portent pas du tout et nous avons dit, en parlant de son éducation, quels efforts elle avait dû faire pour arriver à se rendre maîtresse des difficultés du piano. A force de persévérance, elle est parvenue, non pas à la virtuosité, mais à se rendre agréable, soit qu’elle chante, soit qu’elle exécute un morceau. Elle a de l’oreille, de la mesure; son rythme est impeccable et elle possède assez bien l’art des nuances. Son professeur de chant fut un Français nommé Lablache.

Nous extrayons d’une lettre de Lady Bloomfield, une des dames de la Cour, le compte rendu d’une soirée intime à la Cour, où il est question de la reine pianiste. Elle écrit de Windsor Castle, à la date du 12 décembre 1843:

«Nous nous sommes exercés hier après-midi pendant deux heures avec la reine et le prince Albert. Nous avons joué à six mains un morceau de Beethoven, charmant, mais extrêmement dur. La mesure était si difficile, qu’il fallait être excellent musicien pour l’observer.»

Presque un an plus tard, la même dame écrit à la date du 19 novembre:

«Hier soir, nous avons joué à première vue, la reine, Mathilde Pagès et moi, un septuor de Beethoven. Nous jouons généralement à première vue des ouvertures et des morceaux classiques. Mais celui-ci était si difficile que, lorsque nous frappâmes toutes ensemble la dernière mesure, la reine dit que nous pouvions nous féliciter de ne pas avoir fait de faute, car si l’une de nous avait manqué la mesure, il aurait été impossible de nous y retrouver. J’éprouve un grand plaisir à jouir de cette intimité de la reine et je voudrais que tous ceux qui la méconnaissent, pussent juger par eux-mêmes à quel point elle est agréable, lorsqu’elle est à son aise et qu’elle a dépouillé toute contrainte.»

Peu après son mariage et au lendemain de l’attentat d’Oxford, la reine donna un concert privé à Buckingham-Palace, dans lequel elle ne chanta pas moins de cinq fois en italien. Voici, extrait du programme, les numéros dans lesquels elle se fit entendre avec succès:

Non funestar crudele (de Il Desertore)Ricci.
Duo par Sa Majesté et le prince Albert.
Dunque il mio bene (Il flauto magico)Mozart.
La flûte enchantée
Trio par Sa Majesté, MM. Rubini et Lablache.
Felice Eta, chœur pastoralCosta.
Sa Majesté et les Dames de la Cour.
Tu di graziaHaydn.
Quatuor avec chœur: Sa Majesté, le prince
Albert, MM. Rubini et Lablache.
Oh! come licto guinzeMendelssohn.
Chœur.

La reine avait une voix de soprano, et le prince Albert une voix de basse. La marquise de Donco qui l’entendit ce jour-là, écrit à Michael Costa, l’auteur d’un des morceaux: «La reine chante bien et très correctement.»

Mendelssohn étant de passage à Londres, où il était venu rendre visite à Denmark Hill à la famille de sa femme (c’est pendant cette visite qu’il composa sa Romance sans paroles), fut invité au palais de Buckingham par le prince Albert, qui le retint des heures dans sa salle de musique. De retour à Francfort, il écrit à sa mère le 19 juillet 1842 une longue lettre dans laquelle il lui conte les moindres incidents de son entrevue avec la reine. Nous laissons la plume au grand maître: