«Le prince Albert m’avait invité à venir essayer son orgue, samedi, à une heure et demie, avant mon départ de Londres. Je me rendis donc à Buckingham-Palace, où je le trouvai seul. Nous nous étions mis à causer tranquillement, quand la reine entra, également seule, dans une simple robe de matin. Elle annonça à son époux son intention de partir pour Claremont après lunch et allait se retirer, quand ses yeux tombèrent sur toutes les feuilles de musique que le vent venait de disperser par toute la chambre et jusque sur les pédales de l’orgue du prince, lequel, en passant, est un instrument merveilleux et le plus bel ornement de la pièce. «Quel désordre!» s’écria la reine et elle se mit aussitôt en devoir de ramasser notre musique et de la remettre en ordre. Elle était déjà à genoux, lorsque le prince et moi nous empressâmes à son aide. Le prince se mit alors à m’expliquer les registres et la reine me renvoya, alléguant qu’elle finirait bien le rangement seule. Je priai alors le prince de me jouer quelque chose, afin de pouvoir dire en Allemagne que je l’avais entendu. Il joua quelque morceau par cœur en s’aidant des pédales: son jeu est très correct et son style clair mérite qu’on le propose en exemple à plus d’un organiste professionnel. La reine, probablement charmée, s’assit à côté de nous, après avoir remis la musique en ordre et écouta son mari avec un plaisir qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.

«Lorsque le morceau du prince fut terminé, ce fut à mon tour à jouer et je commençai les «Gracieux Messagers» de mon chœur de Saint-Paul. Je n’avais pas achevé la première partie que la reine et le prince m’accompagnaient de leur chant, le prince maniant en outre les registres à ma place et tout le temps très habilement, faisant entendre, fort à propos, le grand jeu, et observant scrupuleusement toutes les nuances. J’étais ravi!

«Le prince héritier de Saxe-Cobourg fit alors son entrée; on causa et, au cours de la conversation tout amicale, la reine me dit qu’elle adorait chanter ma musique et me demanda si je n’avais rien écrit de nouveau.

—Vous devriez bien nous chanter quelque chose, dit à Sa Majesté le prince Albert.

«La reine se fit d’abord un peu prier et dit ensuite qu’elle allait essayer le «Chant du Printemps» en si bémol, si toutefois l’on pouvait le trouver, car toute sa musique venait d’être emballée pour Claremont. Le prince alla lui-même la chercher, mais il revint en disant qu’elle était dans la malle.

—Oh! ne pourrait-on pas la déballer? demandai-je.

«La reine sonna et demanda Lady...; mais personne ne put rien trouver et la reine daigna se déranger elle-même. Elle revint sans avoir été plus heureuse que les autres.

—La reine va vous chanter quelque chose de Gluck, dit alors le prince Albert.

«La princesse de Saxe-Cobourg venait d’arriver. Nous nous rendîmes tous dans le sitting-room de la reine où la duchesse de Kent ne tarda pas à nous rejoindre. Mon premier livre de chant était précisément sur le piano. La reine l’ouvrit et choisit «Italy». J’écoutai la reine dans le ravissement. Elle s’en acquitta presque parfaitement; la seule faute que je relevai fut, à la fin, un ré naturel donné au lieu d’un ré dièze.

«J’avouai à la reine que ce morceau n’était pas de moi, mais de Fanny, ma sœur, et je la priai de chanter quelque chose de ma composition. Elle accepta volontiers et nous fit entendre le «Chant du Pèlerin» avec toutes les nuances et beaucoup d’expression. Comme je la félicitais sur la perfection de son chant: