—Oh! dit-elle avec beaucoup de simplicité, j’aurais fait beaucoup mieux, si je n’avais pas été si intimidée, car d’habitude j’ai beaucoup plus de souffle.
«Après quoi, le prince Albert voulut bien nous faire entendre «le Moissonneur et les fleurs», puis il me demanda d’improviser quelque chose pour finir. Étant très embarrassé, je priai le prince de me donner un thème. Il m’imposa la chorale qu’il avait jouée sur l’orgue et le morceau qu’il venait de chanter.
«Contrairement à mon habitude en pareille circonstance, je réussis admirablement et eus peut-être le défaut d’être long; mais je voulais prolonger mon plaisir. Naturellement j’ajoutai aux deux motifs imposés ceux chantés par Sa Majesté.
«Lorsque j’eus fini, la reine me dit: J’espère bien que vous reviendrez bientôt en Angleterre et que nous aurons alors le plaisir de votre visite.
«Je remerciai et, en saluant pour me retirer, je priai la reine de daigner accepter la dédicace de ma «Symphonie écossaise» en la mineur, qui avait été la cause de mon voyage, ce qu’elle accepta avec une parfaite bonne grâce.»
Cette simple lettre nous en dit plus long sur les talents de la reine que de gros volumes.
A Windsor, à Osborne, à Balmoral, dans ses soirées, la reine s’est souvent fait entendre. Depuis la mort du prince Albert, elle a surtout fait jouer ses dames d’honneur, mais s’est abstenue presque entièrement de jouer elle-même en public.
Quelques critiques, parlant des écrits de la reine, ont déclaré que ceux-ci n’enrichiraient pas beaucoup la littérature de son pays. La vérité est qu’il ne faut pas considérer les mémoires de la reine et le journal de sa vie dans les highlands d’Écosse comme une tentative d’écrivain. Victoria, en publiant ces simples notes, n’a voulu qu’offrir à son peuple le récit au jour le jour d’une vie qu’elle lui a vouée tout entière. Il est vrai que, même dans un écrit de ce genre, un écrivain aurait pu se révéler. La reine ne s’est pas révélée écrivain, c’est tout ce que l’on peut dire; elle n’y fait preuve ni d’imagination, ni même de cœur. C’est qu’à la vérité l’imagination lui fait complètement défaut et que les qualités du cœur sont chez elle étouffées le plus souvent par son défaut dominant qui est un égoïsme féroce.
La reine Victoria en 1892.