En dehors des dangers qu’elle courut au cours de son existence, Victoria échappa sept fois aux coups de ses assassins. Quelques mois après son mariage, le 10 juin 1840, elle se promenait avec le prince Albert en landau découvert dans Hyde Park, avant l’heure du dîner, sans aucune escorte, comme elle aimait le faire lorsqu’elle n’accomplissait pas un acte officiel, quand un tout jeune homme de dix-sept ans, nommé Oxford, se précipita sur la portière droite de la voiture, du côté où se tenait la reine et déchargea un pistolet presque à bout portant. Dans sa précipitation, il n’eut heureusement pas le temps de viser, car la balle n’atteignit pas son but. Le cocher, au bruit de la détonation et se rendant compte de ce qui venait de se passer, avait arrêté ses chevaux. Le prince Albert lui donna l’ordre de continuer son chemin, tout heureux que sa femme eût échappé si miraculeusement à la mort. Il prit aussitôt les mains de la reine et lui demanda si la peur ne l’avait pas saisie; mais celle-ci, qui regardait d’un autre côté, ne s’était pas encore rendu compte de ce qui s’était passé, ni de la nature du bruit qu’elle avait entendu à son oreille. La voiture démarrait à peine que l’assassin s’écriait: «J’en ai encore un» et déchargeait un second pistolet. Cette fois le prince Albert avait eu le temps de le voir se préparer à tirer et avait fait baisser la tête à la reine, qui en était encore quitte pour la peur. Cependant la foule de promeneurs élégants qui encombre Hyde Park à cette heure de la journée avait reconnu le couple royal et s’était emparée de l’assassin. Pour la tranquilliser sur son sort, Victoria se leva dans sa voiture et la salua. Puis elle ordonna au cocher de la mener chez sa mère, afin que la duchesse de Kent n’apprît que par elle-même l’attentat dont elle avait failli être victime.
L’assassin Oxford était un garçon de cabaret. Il fut jugé et condamné à mort pour crime de haute trahison; mais la reine fit commuer sa peine en celle des travaux forcés à vie et lui accorda même la relégation en Australie.
Lorsque la reine revint de chez sa mère par Hyde Park, elle fut l’objet d’une ovation sympathique et rentra à Buckingham Palace escortée de cavaliers et d’amazones qui s’étaient improvisés en garde d’honneur. Le soir on chanta le God save the Queen dans tous les théâtres et, le dimanche suivant, des prières d’actions de grâces furent prescrites dans toutes les églises. Le Parlement lui adressa un message de félicitations. Enfin la reine fut elle-même l’objet d’une manifestation de loyalisme, quelques jours après, à l’Opéra.
Deux ans après, un dimanche, comme elle revenait de l’église en compagnie de son époux, ce dernier remarqua à un coin de rue désert un individu qui visait la reine avec un pistolet. Heureusement le coup ne partit pas. La reine, prévenue par le prince Albert une fois le danger passé, ne put rester sous la menace d’un nouveau danger et elle résolut de l’affronter dès le lendemain. Après avoir prévenu la police, elle se rendit donc en voiture découverte au même endroit que la veille, qui n’était d’ailleurs pas très éloigné du lieu de l’attentat d’Oxford et, en effet, comme elle passait, un individu petit, chétif, nommé Francis, tira un coup de pistolet dans sa direction. Le prince Albert n’eut pas de peine à reconnaître le même individu que la veille.
«Le soir, lorsque la reine rentra au Palais, écrit Miss Liddell, demoiselle d’honneur, la première personne qu’elle rencontra fut sir Robert Peel, alors premier ministre, qui se montra très affecté à la nouvelle de l’attentat et lui adressa ses félicitations. La reine m’aperçut alors et, se tournant vers moi: «Dites-moi, Georgette, vous vous êtes étonnée que je ne vous aie pas emmenée à la promenade avec moi cet après-midi; c’est qu’hier j’avais essuyé un coup de feu et que je voulais affronter de nouveau le danger aujourd’hui, pensant que l’assassin recommencerait sa tentative. Or je ne voulais exposer d’autre vie que la mienne.»
Francis essaya, dans son procès, de prendre l’attitude d’un héroïque républicain; mais lorsqu’il s’entendit condamner à mort pour crime de haute trahison, son courage l’abandonna et il s’évanouit. La reine ne voulut pas le laisser exécuter et sa peine fut également commuée en celle de la déportation perpétuelle.
Le jour même où la nouvelle de la grâce fut connue du public, la reine échappa une troisième fois. L’auteur du régicide était cette fois un petit bossu du nom de Bean. Bien inspirée, la reine demanda qu’on le jugeât en vulgaire assassin et non en régicide. Le crime de haute trahison attirant les esprits faibles ou dérangés avides de jouer quelque rôle important, pensait la reine, mieux valait donc ne pas leur laisser ce rôle et les juger pour une tentative de meurtre ordinaire. L’idée était bonne, car après le jugement de Bean, qui fut condamné à être fouetté et à sept ans de déportation, on n’entendit plus parler de nouvel attentat pendant sept années.
Le quatrième fut celui du maçon Hamilton, qui tira sur la reine avec un pistolet chargé de poudre seulement. Celle-ci garda, comme les fois précédentes, tout son sang-froid et se mit à parler très énergiquement à ceux de ses enfants qui étaient avec elle dans la voiture, afin de distraire leur attention. Hamilton se vit infliger la même condamnation que le bossu Bean.
L’attentat de 1850 fut plutôt un outrage. Son auteur n’en voulait pas à la vie de la souveraine. C’était en juin 1850. La reine venait de rendre visite à son oncle, le duc de Cambridge, qui était à toute extrémité. Au moment où sa voiture franchissait la grille de l’hôtel du duc, un gentleman, d’extérieur élégant, nommé Pates, qui avait été capitaine