Un jour, faisant la traversée du Solent, d’East Cowes à Gosport, le yacht royal Victoria and Albert vint en collision avec un yacht de plaisance, le Misletoe, qui croisait à cet endroit. Le petit navire fut aussitôt coulé. La reine, qui était sur le pont, fit tout ce qui dépendit d’elle pour sauver la vie du propriétaire du yacht, à sa belle-sœur et au vieillard qui étaient à bord et elle fut navrée d’avoir à s’éloigner, sur l’ordre du capitaine, sans qu’on eût réussi à les tirer de l’eau.
Elle se montre généralement pitoyable aux malheurs des autres. Dans une autre circonstance, à Balmoral, elle passa une grande après-midi et une partie de la soirée à chercher avec le ghillies des Highlands, le corps d’un petit garçon qui s’était jeté dans la Dee, à un endroit très dangereux, pour sauver la vie d’un de ses petits frères tombé à la rivière. Lorsqu’elle apprit qu’on avait enfin retrouvé le petit cadavre à une bonne distance du lieu de l’accident, elle fut la première à envoyer ses consolations aux parents désolés et voulut assister à son enterrement.
On citerait des milliers de traits analogues où se révèle la sensibilité d’âme de la reine Victoria. En somme, elle n’a pas d’ennemi à proprement parler et tous ceux qui ont porté atteinte à ses jours étaient des détraqués ou des maniaques avides d’une sinistre renommée.
XVIII
Les Voyages de la Reine.
Première visite de la reine au château d’Eu.—Les banquets champêtres dans la forêt.—On reparle du Camp du Drap d’or.—L’équipage se mutine.—Le mariage du duc de Montpensier.—Voyage en Belgique.—Visite au roi de Prusse.—Lavage des rues à l’eau de Cologne.—Le Rhin en feu.—Bonn.—Gotha.—Deuxième visite à Eu.—L’Opéra-Comique en plein vent.—Revue du camp de Boulogne.—Napoléon III et l’impératrice Eugénie à Windsor.—La reine à Paris, Saint-Cloud et Versailles.—Bal à l’Hôtel-de-Ville.—Bismarck est présenté à la reine.—La revue du Champ-de-Mars.—Devant le cercueil de Napoléon Ier.—Chasse en forêt de Saint-Germain.—Au revoir.—Visite à Cherbourg.—A bord de la Bretagne.—A la Grande-Chartreuse.—La reine ne veut plus venir en France.
On peut classer les voyages de la reine en deux catégories: ses voyages politiques et ses voyages d’agrément. Ses seuls voyages politiques ont été ceux faits en France.
Le 1er septembre 1843, le Victoria and Albert, nouveau yacht royal qui venait de sortir tout flambant neuf des chantiers de la Clyde, venait à Portsmouth embarquer la reine et son époux pour une destination inconnue. La reine avait tenu secrète son intention d’aller en France, à tel point que ses ministres l’ignorèrent jusqu’au dernier moment. La rencontre de Louis-Philippe et de Victoria avait été préparée de longue date par l’intermédiaire de la reine des Belges, fille du roi de France. Pourtant un certain nombre de personnages avaient été mis dans la confidence, à cause des objections que le duc de Wellington avait faites et de ses propositions de faire nommer une régence pour la durée de l’absence de la souveraine. Le vieux héros de Waterloo invoquait des précédents: chaque fois que Georges I, II et IV étaient allés à l’étranger, ils avaient nommé des conseils de régence. La reine faisait valoir que Henri VIII avait rencontré François Ier à Ardres; mais le duc lui répondait qu’à cette époque Calais étant à l’Angleterre, le roi d’Angleterre n’avait fait qu’à peine dépasser sa frontière. Bref, la reine consulta des légistes, qui furent d’avis qu’elle n’avait pas à nommer de conseil de régence pour une absence de quelques jours. Elle partit donc le 31 août. Elle louvoya autour de l’île de Wight et devant la côte de Devonshire pendant une journée et, le 1er septembre au soir, traversa le détroit. La traversée faillit ne pas aller tout droit; l’équipage donnait des signes de mutinerie. La reine avait en effet choisi une place à l’abri du vent et s’était par mégarde installée devant l’entrée de la buvette des matelots et ceux-ci se voyaient déjà privés de goutte pour toute la traversée. La reine s’aperçut de quelque chose. Elle interrogea lord Adolphus, capitaine du yacht, qui la pria de bien vouloir choisir un autre endroit. «Je le veux bien, dit-elle, mais c’est à la condition que j’aurai de la goutte, moi aussi.» On lui en donna un petit verre: «Elle n’a qu’un défaut, ajouta-t-elle, c’est d’être un peu faible». Cette parole lui reconquit tous les cœurs de ses matelots.
Le 2 septembre, au matin, le Victoria and Albert mouillait au Tréport et un canot, sur lequel était Louis-Philippe, allait assister au débarquement du couple royal. L’accueil fut tout joyeux de la part du roi-citoyen, qui prit paternellement la petite reine dans ses bras et l’enleva de terre, l’embrassa sur les joues, au grand ébahissement du prince Albert, qui n’avait encore vu personne en user si familièrement avec Sa gracieuse Majesté. Il convient de dire ici qu’étant duc d’Orléans, Louis-Philippe était un des meilleurs amis du duc de Kent et qu’il avait joué avec Victoria enfant. On monta dans une suite d’équipages splendides et l’on gagna le château d’Eu.
Il avait d’abord été question d’une visite à Paris dans la correspondance suivie qui s’était établie au sujet de cette rencontre; mais on ne sait pour quelle raison la reine s’est obstinément refusée à visiter la capitale.
A Eu, on mena joyeuse vie, tant en banquets, que bals et fêtes champêtres.