Les déjeuners sur l’herbe, qui étaient une nouveauté pour Victoria, eurent le don de lui plaire. On partait pour un coin de la forêt dans des grands chars à bancs et une multitude de valets à la livrée royale improvisaient en quelques minutes une salle de festin sous les arbres. La plus franche gaieté et le plus grand abandon régnait entre tous les invités du roi de France; ce dernier lui-même ne tarissait pas de verve. La reine d’Angleterre se laissait gagner par l’entrain général, ainsi que le prince Albert et
La reine Victoria, d’après le tableau de Winterhalter.
le comte d’Aberdeen; lord Cowley, ambassadeur d’Angleterre, qui devait être habitué au sans-gêne de la Cour, était le seul qui restât guindé en présence de sa souveraine.
Au champagne, Louis-Philippe fit remarquer, dans le premier toast à la reine, que leur entrevue était la première entre un souverain anglais et un souverain français depuis celle du Camp du Drap d’or. La reine garda le meilleur souvenir de ses fêtes «si jolies, si gaies, si pleines d’entrain, si rustiques». Le prince Albert écrivit au baron Stockmar sur son court séjour en France et compara la gaieté des fêtes françaises à celle des fêtes allemandes.
Le 7 septembre, le yacht royal était de retour sur les côtes d’Angleterre. Le comte d’Aberdeen avait eu le temps de s’entretenir avec M. Guizot de la question qui passionnait alors la diplomatie anglaise. Le ministre des Affaires étrangères français lui avait donné l’assurance que la France renonçait à une alliance matrimoniale avec l’Espagne; que le roi Louis-Philippe ne donnerait son plus jeune fils le duc de Montpensier à l’infante Marie-Louise, sœur de la reine d’Espagne, qu’après que celle-ci, étant mariée, aurait eu des enfants. De son côté, le comte d’Aberdeen avait donné sa parole à M. Guizot que l’Angleterre ne consentirait pas au mariage de la reine d’Espagne avec un prince de Saxe-Cobourg. L’Angleterre ne craignait rien tant qu’une union qui conférât à la couronne de France des droits éventuels à la succession d’Espagne. On sait que Louis-Philippe, s’il a réellement donné cette assurance par l’intermédiaire de M. Guizot, ne s’est nullement considéré comme engagé, ce que la reine d’Angleterre ne lui pardonna d’ailleurs jamais.
Ce voyage politique fut bientôt suivi d’un voyage d’agrément à travers les Flandres. Après avoir touché à Brighton, où le ménage royal passa quelques jours, au moment où la saison des bains de mer était à son déclin, le Victoria and Albert reprenait la mer le 12 septembre et le 13 était rendu dans le port d’Ostende. Le roi Léopold avait préparé à sa nièce un tour intéressant: la reine et le prince visitèrent successivement Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers. Le 21, ils étaient de retour à Windsor Castle. A son retour, le prince écrivit au baron Stockmar à qui il ne cachait rien et dont il sollicitait les conseils en toute occasion: «Ce voyage en Belgique a fait une impression profonde sur Victoria, qui a gardé le meilleur souvenir des vieilles cités flamandes et surtout de l’accueil si flatteur qu’elle a reçu du peuple belge».
Deux ans plus tard, en août 1845, la reine fit enfin le voyage en Allemagne qu’elle projetait depuis plusieurs années de faire au bras de son époux. Ce fut avant tout un pieux pèlerinage qu’elle accomplit aux lieux qui avaient été témoins de l’enfance et de la jeunesse du prince Albert. Elle demanda à coucher à Rosenau dans le château même où naquit son époux et elle contempla avec ravissement «la jolie couchette où Albert et son frère Ernest avaient coutume de dormir ensemble étant enfants». A Aix-la-Chapelle, le roi de Prusse vint à sa rencontre et l’accompagna dans une visite à Cologne où, pour la recevoir, on répandit à flots, sur le pavé des rues, l’eau parfumée si renommée du pays. On lui donna le soir un spectacle inoubliable sur le Rhin qu’on embrasa et convertit en un long feu de joie. A Bonn, elle visita l’Université où le prince Albert avait terminé si brillamment ses études et elle reçut avec ravissement des détails sur tous les lieux qui avaient été témoins de son séjour. A Gotha, on lui donna, en plein air, une de ces représentations populaires dans lesquelles les rôles de princes sont tenus par de vrais princes et ceux de paysans par des paysans authentiques. Elle admira la tenue des enfants et les costumes des femmes du peuple, si simples et si pauvres, mais si propres et si seyants. Elle compara cette mise à celle des pauvres anglaises, si dégoûtantes sous leurs châles en loques et leurs chapeaux de soie fripés. «Si au moins, écrivit-elle, nos anglaises du peuple pouvaient se contenter de ces vêtements simples et laisser là leurs châles et leurs chapeaux de soie!»