Elle avait promis de revenir à Eu voir Louis-Philippe à son retour d’Allemagne. Elle tint parole et y arriva le 8 septembre. La chambre qu’elle habita avait été préparée avec des attentions toutes spéciales. Les portraits de la reine et du prince Albert par Winterhalter ornaient la cheminée de chaque côté et les autres peintures représentaient des épisodes de sa première visite à Eu et de la réception de Louis-Philippe à Windsor Castle. On comptait la retenir une semaine à la Cour; elle n’y resta que deux jours, juste le temps d’assister à une représentation donnée sur un théâtre improvisé en plein air par la troupe de l’Opéra-Comique de Paris. Cette fois Louis-Philippe donna lui-même l’assurance à la reine qu’il ne consentirait au mariage du duc de Montpensier avec l’infante que lorsque la question politique serait écartée.

Ce voyage calma pour une longue période son amour des voyages. D’ailleurs elle avait fait ample provision de souvenirs chers à son cœur et il se passa dix ans et bien des événements en Europe, avant qu’elle ne remit le pied sur le Continent.

Elle eut du reste assez à faire à visiter l’Irlande et l’Écosse où elle fut très occupée avec l’acquisition et la construction d’un nouveau home. Cependant le Continent était secoué terriblement et Louis-Philippe payait de son trône, par les intrigues de lord Palmerston, ses vues ambitieuses sur la succession d’Espagne.

En se séparant de lui, Victoria ne se doutait guère qu’elle ne le reverrait plus qu’en exil.

Depuis le dernier voyage de la reine au château d’Eu, l’Europe avait été en proie à la convulsion, et peu de trônes avaient été épargnés par la tourmente. Le trône d’Angleterre lui-même avait tremblé un instant sur sa base.

La prochaine visite de la reine d’Angleterre fut pour la Cour impériale de France, pour son nouvel allié Napoléon III, qui lui devait bien quelques égards pour l’empressement avec lequel elle avait reconnu le coup d’État; pour la facilité avec laquelle elle l’avait, la première de tous les monarques d’Europe, félicité de son avènement en l’appelant «mon frère»; pour s’être employée sincèrement à faire réussir des projets de mariage avec la princesse Caroline-Stéphanie de Vasa, petite-fille de la grande-duchesse de Bade et du dernier roi de Suède de la branche légitime, d’abord; puis avec la princesse Adélaïde de Hohenlohe, sa propre nièce. Car ce fut fatigué de voir son alliance rejetée de toutes parts, que Napoléon III arrêta ses vues sur Eugénie de Montijo, qui devait devenir une intime amie de Victoria.

Cependant, la question d’Orient était revenue sur le tapis. Les flottes anglaise et française étaient allées faire une démonstration dans les eaux du Bosphore en attendant de prêter main-forte aux Turcs contre la Russie.

Le 29 août 1855, Victoria écrit au roi des Belges, qui est resté son plus cher confident, qu’elle va avoir à souffrir d’une longue absence du prince Albert, lequel se propose de rendre prochainement visite à l’empereur des Français. Le 3 septembre, le prince quitte Osborne pour aller assister à une revue de 100.000 hommes au camp de Boulogne, situé entre Boulogne et Saint-Omer. Le prince rentre charmé des honneurs qui lui ont été rendus comme au représentant de la reine d’Angleterre.

Cette visite ne devait être que la préparation d’une autre plus longue et plus solennelle de la reine d’Angleterre à Paris. Le 16 avril de l’année suivante, Napoléon III prenait lui-même les devants et débarquait à Douvres avec l’impératrice à son bras, sur le quai de l’Amirauté, au bruit des salves d’artillerie qui fêtaient sa bienvenue. Il était reçu à Londres avec un enthousiasme populaire, que Victoria elle-même eut de la peine à croire. A Windsor, elle le recevait avec aménité, faisait fête à la «gentille et jolie impératrice toute nerveuse», leur réservait les mêmes appartements qu’à Louis-Philippe et à l’empereur Nicolas de Russie, devenu l’ennemi commun, donnait un bal en leur honneur dans la salle de Waterloo, conférait l’ordre de la Jarretière à Napoléon, lui passait le grand-cordon sur l’épaule, tandis que le prince Albert lui attachait la Jarretière au-dessus du mollet droit, et s’entendait dire par l’empereur, en quittant la salle à son bras: «Il me reste à faire mon serment de fidélité à Votre Majesté et à son pays», «paroles qui promettent, écrivait la reine, de la part d’un homme tel que lui, peu prodigue de paroles et ferme dans ses desseins».

L’heure des adieux venue, l’empereur dit à la reine: «J’attends donc votre visite à Paris cet été.—Oui, répond Victoria, si mes devoirs publics ne m’en empêchent, comptez sur moi.» On avait pris des résolutions pour obtenir des succès en Crimée et dans l’intervalle rendre la guerre populaire en France.