Le 18 août, un samedi, dès l’aurore, la reine, le prince Albert, la princesse royale, plus tard l’impératrice Frédéric III d’Allemagne, et le prince de Galles s’embarquaient à East Cowes pour Boulogne, où ils arrivaient le même jour, dans l’après-midi, escortés de l’escadre de la Manche. Les canons tonnaient des hauteurs qui dominent la ville. Lorsque le yacht royal aborda, Napoléon se précipita à bord et salua Sa Majesté, lui baisant la main d’abord, puis l’embrassant sur les deux joues. La reine et sa famille montaient à destination de la gare en voiture de gala, escortés par l’empereur et le maréchal Magnan à cheval, et une garde d’honneur. A Paris, où aucun souverain anglais n’avait paru depuis qu’Henri VI y était venu en roi pour se faire couronner à Saint-Denis, la réception fut enthousiaste. De la gare du Nord jusqu’au Palais de Saint-Cloud, les rues étaient enguirlandées et 200.000 hommes de la garde nationale faisaient la haie sur le parcours. Malheureusement, la nuit commençait à tomber et le coup

Les enfants de la Reine.

d’œil perdit de sa beauté. En arrivant à l’Arc de Triomphe, il fallut allumer des torches pour l’escorte royale et l’on ne vit plus Paris que sous le fard des illuminations. A Saint-Cloud, la réception fut «splendide et enthousiaste», écrivit le prince Albert. La reine écrivit de son côté dans son journal: «J’étais un peu ahurie, mais enchantée; tout était si beau!» Le tableau qui rappelait la visite de la reine a disparu dans l’incendie du château en 1871, après avoir été mutilé. Un officier prussien avait en effet découpé la tête de la princesse royale, devenue la femme du Crown Prince. La famille royale vécut là dans la plus stricte intimité. La reine trouva la table de l’empereur très simplement servie; mais «tout y était si exquis!»

Le lundi se passa en visite à l’Exposition des Beaux-Arts aux Champs-Elysées et à une représentation des demoiselles de Saint-Cyr aux Tuileries. Le mardi fut consacré à une visite à Versailles et aux Trianons et à une représentation de gala, le soir, à l’Opéra. Le mercredi 22, la reine visita l’Exposition industrielle et accepta une invitation de la Municipalité de Paris à un bal à l’Hôtel-de-Ville. Le jeudi fut laissé aux hôtes de l’empereur pour vivre incognito. Le soir, il y eut grand banquet de 80 couverts et la reine parla sérieusement à l’empereur d’une alliance anglo-française. L’empereur prétendit tenir de Drouyn de Lhuys que Louis-Philippe était devenu impopulaire à cause de son alliance avec l’Angleterre. La reine lui répondit que ce n’était pas à cause de son alliance, mais à cause de sa trahison à cette alliance.

Le jeudi, la famille royale visita le Louvre et, le soir, la reine assista au bal de l’Hôtel-de-Ville. Le quadrille royal fut dansé par la reine, l’empereur, le prince Albert, la princesse Mathilde, le prince Napoléon, lady Cowley, la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, le prince Aldebert de Bavière et Mlle Haussmann, fille du préfet de la Seine. La reine parla de cette soirée comme d’un «songe des mille et une nuits».

Le 24, la reine visita pour la seconde fois l’Exposition de l’Industrie et l’École militaire, puis l’empereur passa la revue des troupes au Champ-de-Mars devant elle. Le prince Albert était à cheval, à gauche de l’empereur, au bas de la tribune impériale, dans laquelle la reine était assise au milieu, entre l’impératrice Eugénie et la princesse Mathilde. La reine regretta de n’avoir pas été à cheval, avec l’empereur. Elle fut émerveillée de la tenue de nos troupes et écrivit sur son journal: «Leurs jolis uniformes sont infiniment mieux faits et de meilleure coupe que ceux de nos soldats, ce qui me taquine beaucoup.»

Après la revue, la reine monta en voiture avec le prince et alla visiter l’Hôtel des Invalides. Elle descendit au tombeau de Napoléon Ier. L’énorme sarcophage de marbre était illuminé par des cierges. Le chapeau et l’épée du grand empereur avaient été placés sur un coussin de velours. Le spectacle était déjà imposant par lui-même; un violent orage qui éclata à ce moment et le bruit du tonnerre qui se répercuta sous la coupole ajoutèrent encore à sa grandeur. La reine resta émue et pensive. Le soir, elle écrivit ses impressions: «J’étais là, au bras de Napoléon III, son neveu, devant le cercueil du plus grand ennemi de l’Angleterre, moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant et qui lutta si vigoureusement contre lui. Aujourd’hui son neveu, qui porte son nom, est mon meilleur et mon plus cher allié, et l’orgue de la chapelle joue le God save the Queen