On a prétendu que, profondément froissée des caricatures qui ont paru d’elle dans les journaux humoristiques français, à propos de la guerre du Transvaal, elle éviterait de passer sur le territoire français et séjournerait en Italie. Elle pourrait peut-être se souvenir des raisons qu’elle donna à Cherbourg, à Napoléon III, lorsque celui-ci se plaignait d’être attaqué dans le Times: «Notre presse est libre, en Angleterre, dit-elle à l’empereur pour repousser toute responsabilité». La nôtre l’est devenue depuis la visite à Cherbourg, et il est enfantin de tenir rigueur à une nation libre de l’humour de ses caricaturistes. Cela n’empêche que le monde juge sévèrement l’attitude de la reine dans l’affaire du Transvaal. Chaque fois que Victoria l’a voulu, elle a su éviter la guerre, notamment avec la Russie et les États-Unis; cette fois, au contraire, elle n’a pas cherché à retenir ses ministres; elle a même encouragé les lâches agressions,—lâches parce qu’il croyait les diriger contre des faibles—de son ministre des colonies, Mr. J. Chamberlain, ce fléau de notre fin de siècle, dont l’ambition et la rapacité menacent de coûter si cher à son pays.

XIX
Jubilés d’or et de diamant.

Cinquante ans de règne.—L’Inde célèbre le jubilé de sa Kaiseri-hind.—Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.—La province veut en être.—Du jubilé, on en a mis partout.—Onze heures sonnant.—Les princes indiens et leurs diamants.—Le cortège royal.—Le succès du futur empereur Frédéric.—Sur la chaise d’Édouard le Confesseur.—La musique de l’absent.—Les sanglots de la reine.—Garden-party et banquet.—L’Irlande s’insurge.—La pose de la première pierre de l’Imperial Institute.—Soixante ans de règne.—Le plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni.

L’année 1887, cinquantième année du règne de Victoria, s’ouvre avec les fêtes. C’est l’Inde qui donne le signal de l’allégresse au grand empire britannique, en multipliant, dans toutes les principautés, les réjouissances en l’honneur de la vieille impératrice, la Kaiseri-hind, comme on l’appelle dans cette partie du monde. A cette occasion solennelle, on distribue des honneurs, on rend la liberté aux prisonniers, on remet les dettes. A Gwalior, tous ceux qui n’ont pas payé la taxe foncière en seront exemptés et cette acte de libéralité coûte vingt-cinq millions à la colonie.

En Angleterre, les députations commencent dès le mois de mars, par celle du clergé conduite par l’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, qui est reçue solennellement à Windsor le 8 mars. Le 4 mai, à son retour de son séjour annuel sur le continent, Victoria reçoit les délégations de tous les gouvernements coloniaux, qui la félicitent d’avoir vu s’élever le nombre de ses sujets des colonies de deux à neuf millions et ceux de l’Inde de quatre-vingt-seize à deux cent cinquante-quatre millions. Le 9, elle tient une Cour à Buckingham Palace, au milieu d’un faste bien fait pour éblouir le Maharajah et la Maharanee de Kutch Behar, le Maharajah sir Pertab Sing, et plusieurs autres princes indiens, de l’éclat de sa puissance. Ceux-ci éblouiront de leur côté la nation anglaise.

Le grand jour approche. On est au commencement de juin. Londres est livré aux charpentiers et tapissiers décorateurs. La métropole se transforme à vue d’œil, surtout sur le passage traditionnel de Buckingham Palace à l’abbaye de Westminster. Enfin, le 20, on peut juger du coup d’œil général: la ville est tout enguirlandée; à chaque pas se dresse un arc de triomphe avec des inscriptions tirées de l’Ecriture Sainte ou des œuvres des poètes nationaux. Les hôtels regorgent de monde. Toute la province ne trouve pas à se loger et la plus grande partie de la foule que vomissent les gares des grandes lignes et des innombrables lignes de banlieue, à toute heure de la journée, doit passer la nuit à la belle étoile. Elle n’a d’ailleurs pas à le regretter, car Londres se prive de sommeil et ses boutiques restent éclairées jusqu’au lever du jour.

Enfin l’aube fait pâlir les derniers feux; les canons saluent l’aurore et la foule se rue, à ce signal, vers les lieux qui vont être témoins du grand événement historique. On trouve difficilement à prix d’or une place sur les gradins improvisés sur le passage de la procession; de toutes parts des camelots vendent des souvenirs du jubilé; tout est au jubilé: marques de commerce, menus des restaurants, modes; tout se vend et s’achète à des prix de jubilé. Il n’est pas jusqu’aux cabmen qui ne jubilent, en appliquant aux bons bourgeois et aux gentlemen farmers de la province des tarifs jubiléens.

Seul, le palais de Buckingham, gardé de tous côtés à grande distance pour empêcher que les bruits de la ville en liesse ne troublent le sommeil de la reine, paraît étranger à l’enthousiasme général.

L’Union Jack, qui flotte en haut de son paratonnerre central, indique seul que la souveraine y réside; mais le palais a son aspect sévère et froid des jours ordinaires, et, n’était la présence des gardes et de matelots de la flotte en grande tenue, nul ne se douterait, à le voir, qu’il recèle la plus grande activité.

Cependant l’horloge de Westminster tinte onze heures. Les trompettes et les tambours donnent le signal du départ, les portes du palais s’ouvrent et la procession se met en marche. Les horse-guards, sur leurs magnifiques chevaux noirs ouvrent la marche; ils sont suivis par les princes indiens, vêtus de richissimes costumes de drap d’or et coiffés de turbans étincelants de diamants et de pierreries, en voitures de gala; viennent ensuite la duchesse de Teck, les envoyés de Perse et de Siam, la reine d’Hawaï, les rois de Saxe, de Belgique et de Grèce, le prince héritier d’Autriche-Hongrie. Les gardes du corps séparent les souverains étrangers du cortège des princesses royales, qui se compose de onze voitures. Puis c’est le tour des princes tous à cheval, le prince Albert-Victor et le prince Guillaume de Prusse, devenu l’empereur Guillaume II, le prince héritier Frédéric, père du précédent, qui est l’objet d’une chaleureuse ovation et les princes Christian, le Grand-Duc de Hesse, le prince Henry de Battenberg. Le marquis de Lorne est absent: il a été jeté à bas de sa monture au départ du palais de Buckingham et gagne l’abbaye à pied. Après les gendres de la reine, défilent ses fils: les ducs de Connaught et d’Edimbourg et le prince de Galles, pour qui le peuple se montre moins enthousiaste que pour son beau-frère Frédéric de Prusse.