Enfin voici dans sa voiture, traînée par huit chevaux isabelle, la reine. Elle est vêtue de noir et coiffée de dentelles blanches espagnoles, enrichies de diamants. Elle porte le grand cordon de la Jarretière et celui de l’Étoile de l’Inde. En face d’elle sont assises sa fille aînée, la femme de Frédéric et sa bru la princesse de Galles.
Une cavalcade de soldats indiens clôt la procession.
Partout le passage de Victoria est le signal d’ovations délirantes. On lui jette des bouquets effeuillés et c’est sur un tapis de pétales de roses que roule le cortège qui l’accompagne à Westminster. Elle est radieuse et salue gracieusement ses sujets avec un bon sourire plein d’affection et de reconnaissance. A Londres, comme partout, les loustics prennent leur part et lancent des quolibets à la face des personnages du cortège. Le futur empereur Frédéric, qui est décidément plus populaire en Angleterre que le prince de Galles, est très remarqué sous son uniforme de cuirassier blanc; chacun s’extasie sur sa beauté.
L’intérieur de la vieille abbaye n’est pas composé comme au jour du couronnement. La noblesse en manteaux d’hermine a cédé la place aux députations de la nation tout entière. Toutes les villes du Royaume-Uni, toutes les colonies de l’empire Britannique, les Universités y sont représentées; les corps de l’État, le corps diplomatique, les ministres en costumes de Cour, les officiers de la maison royale, les attachés militaires des puissances étrangères emplissent les nefs.
La reine prend place sur la chaise d’Édouard le Confesseur où elle s’est assise, cinquante ans plus tôt, à pareille date, à la fleur de son âge.
Combien les émotions qui remplissaient alors son âme d’enfant étaient différentes de celles d’aujourd’hui! Il y a un demi-siècle, l’avenir s’ouvrait devant elle avec de riantes perspectives; mais que serait-il en réalité? Les hommages qui lui étaient rendus étaient ceux de sujets pleins d’espérances. Aujourd’hui, au contraire, après une si longue étape parcourue, après avoir présidé tant d’années aux destinées d’une grande nation, malgré les ronces du chemin et l’amertume d’éternels regrets, c’est tout ce long règne à son déclin qui se dresse devant ses yeux sous les voûtes de la vieille abbaye et, tout compte fait, ce sont des actions de grâces qu’elle apporte au pied des autels et qu’y apportent avec elle ses sujets reconnaissants de la façon dont elle a su s’acquitter de son rôle difficile.
Par une attention délicate pour la veuve inconsolée,
La Reine en selle sur «Jessie».