toute la musique jouée pendant le service est de la composition de son époux regretté. A la bénédiction, Victoria essaye de se mettre à genoux sur le prie-dieu qu’elle a devant elle; mais son émotion est à son comble et elle retombe en sanglotant sur son trône, la tête cachée dans les mains.
La fête religieuse a pris fin. Les princes, le prince de Galles en tête, viennent pour lui rendre hommage. Ils veulent lui baiser cérémonieusement la main; mais c’en est fait de l’étiquette. Après un si long et si glorieux règne, elle a bien le droit de se montrer mère et grand’mère, même sur le trône d’Édouard le Confesseur, et elle prend l’un après l’autre les membres de la famille royale et les embrasse affectueusement. Les voilà vivants, ses cinquante ans de royauté qu’elle célèbre, la plus grande partie de sa vie, avec ses joies et ses douleurs!
Lorsqu’elle a embrassé toute sa famille, la reine, se tournant vers ses hôtes étrangers, leur fait une profonde révérence et quitte l’abbaye aux harmonies de la Marche des Prêtres de l’Athalie de Lulli.
La procession royale, dans le même ordre, regagne Buckingham Palace, où la reine demande à luncher seule et à se reposer quelques heures des émotions de la matinée. L’après-midi, elle offre un garden-party dans les jardins du Palais. Près de la tente royale, se tiennent des joueurs de cornemuse écossais en costume national. Le soir, un grand banquet de quatre-vingts couverts réunit autour de Sa Majesté les princes anglais et étrangers, auxquels se sont joints le duc d’Aoste, représentant le roi et la reine d’Italie, l’infant Antonio et l’infante Eulalie d’Espagne, le prince héritier de Suède et le roi de Danemark.
Londres est de nouveau illuminé splendidement, de même que toutes les villes du Royaume-Uni. Seule, l’Irlande, la douloureuse Irlande, où le long règne de Victoria n’aura pas réussi à lasser de tenaces espérances, jette une note discordante dans ce concert de loyalisme; la police doit réprimer, à Dublin et à Cork, des démonstrations non équivoques d’hostilité. A l’étranger, partout où il existe une colonie d’Anglais, le Jubilé est célébré dans un banquet. Une fête enfantine, due à l’initiative de M. Lawson, directeur du Daily Telegraph, réunit 30,000 enfants de Londres à Hyde-Park.
A l’occasion de son jubilé d’or, la reine créa huit pairs d’Angleterre, treize baronnets et trente-trois chevaliers.
Le 24, il y eut grand bal à Buckingham Palace et le 4 juillet, pour clore la série des cérémonies inscrites au programme du jubilé, la reine scella la première pierre de l’Imperial Institute, élevé par souscription avec les deniers de la Nation, dans le but de servir uniquement au développement des questions coloniales. Cette cérémonie de fondation d’un monument colonial, clôturant les fêtes du jubilé, donne la véritable note de ce glorieux cinquantenaire.
De tout ce qui a passé devant les yeux du peuple ébloui, une image s’est surtout imprimée dans le souvenir du peuple: celle des princes indiens et des délégués des colonies; l’air qu’il a retenu, c’est le Rule, Britannia! Impose ta loi au monde, Grande-Bretagne! qu’attaqua l’orchestre à la sortie de la reine-impératrice de l’inauguration de l’Imperial-Institute et qu’inconsciemment il substitue souvent à l’hymne national God save the Queen. Cette image et ce refrain hypnotisent la nation anglaise depuis le jubilé de 1887, au point que tous les politiciens à pile ou face, sans conviction profonde, qui cherchent l’inspiration de leur politique dans la popularité, comme ce pantin au cœur léger de Chamberlain, ne voient plus d’avenir que dans la flatterie des sentiments impérialistes. On s’explique ainsi la révoltante impudeur de la diplomatie anglaise dans ses démêlés avec les républiques sœurs du sud de l’Afrique, qui aboutit à cette guerre, savamment ourdie par la rapacité anglaise, et d’où l’Angleterre ne peut sortir, même victorieuse, que très affaiblie et pour longtemps anémiée. L’Angleterre vaincue, car il n’est pas sûr qu’elle arrive à briser la résistance de ces superbes burghers qu’admire le monde entier, la guerre sud-africaine sera le commencement de la désagrégation de cet immense empire colonial sur lequel le soleil ne demandera alors qu’à se coucher. Ce serait là une triste conséquence d’une fausse interprétation donnée à cette fête de famille que devait rester le jubilé de 1889.
Avant Victoria, la nation anglaise avait par trois fois célébré le jubilé d’or de son souverain. L’histoire a gardé la mémoire des cinquantenaires d’Henri III, d’Édouard III et de Georges III, le nombre trois porte bonheur dans les dynasties anglaises. Cependant, aucun de ces trois règnes ne représenta pour la nation une ère de prospérité comparable à celle des cinquante premières années du règne de la reine actuelle.