Une seule fois avant Victoria, un souverain anglais célébra son jubilé de diamant: ce fut son grand-père, l’infortuné Georges III, dont la raison sombra sous le poids de chagrins domestiques au bout de soixante ans de règne et à qui la nation dut donner une régence. Le règne de Victoria est donc le plus long règne d’Angleterre et, dans neuf ans, si elle vit et est encore sur le trône, elle aura régné aussi longtemps que Louis XIV. En juin 1897, de splendides fêtes furent données à l’occasion de son jubilé de diamant, qui fut célébré dans un service d’actions de grâces, comme le jubilé d’or, dans l’abbaye de Westminster. Le cérémonial fut à peu près le même et le concours du peuple au moins aussi imposant. Quelques figures, et non des moins sympathiques du cortège, avaient disparu, notamment le beau Frédéric III, si admiré en 1887 et si près du trône et du tombeau. Naturellement, le jubilé de diamant, à l’occasion duquel le Gouvernement s’est ingénié à exhiber toute une mise en scène coloniale, n’a fait que développer les sentiments impérialistes de la nation. Il semble bien qu’on y ait encore plus chanté le Rule, Britannia et un peu moins le God save the Queen.
XX
Le Règne de Victoria.
Les grands événements et les grandes crises qui surviennent dans l’histoire des peuples ont cet immense avantage de les faire se recueillir et mesurer l’étape parcourue dans la voie du progrès. Des quatre monarques anglais, dont la nation a célébré le cinquantenaire, seule, Victoria résumait une époque vraiment glorieuse. Henri III n’avait en effet à son actif que la fondation du régime parlementaire; Édouard III, qui eut un règne brillant au début, avait connu les désastres à la fin; quant à Georges III, il avait perdu tout un continent, où la nation avait déversé le plus pur de son activité.
Au contraire, le règne de Victoria résumait, à l’époque du jubilé, toute une époque de gloire et de prospérité et c’est pourquoi l’âme de la nation, s’aimant et s’admirant dans la reine, qui représente par ses aïeux l’histoire de son passé, et incarne la notion de la solidarité britannique, vibra tout entière à la manifestation de cette gloire qui était la sienne, de cette puissance qui aiguisait en lui le sentiment de sa propre force.
Il n’y a rien que de louable dans l’ivresse d’un peuple qui s’offre ainsi la revue de sa récente histoire, à la condition qu’il ne laisse pas le calme sentiment de sa supériorité dégénérer en fierté chauvine et agressive. Ce danger, la nation anglaise ne sut pas l’éviter, car, moins de trois ans plus tard, nous pouvons, aux folies que lui fait faire sa furie impérialiste, constater les ravages qu’a exercés le jingoïsme dans l’âme nationale.
Ce long règne de Victoria, qui nous paraissait, il y a trois ans, devoir entrer dans le domaine de l’histoire dans tout l’éclat de la gloire, comme, à la fin d’un beau jour, on voit descendre le soleil radieux derrière l’horizon des mers, s’obscurcit d’un nuage épais, plein de menaces.
Ce règne pourtant a été grand. En 1837, à ses débuts, le régime parlementaire existait solide, inébranlable. De 1783 à 1830, il avait eu de bien beaux jours, ses plus beaux peut-être, avec les Pitt, les Fox, les Burke, les Sheridan, les Grey, les Canning, les Brougham. A la faveur des bienfaits de la Révolution française, les institutions libérales s’étaient développées pacifiquement, sans précipitation, mais aussi sans secousses. Il restait à ouvrir grandes les portes de la cité politique à la démocratie et à arracher certaines prérogatives à une aristocratie qui, sous le fallacieux prétexte d’être le boulevard de la Constitution, n’était réellement que la forteresse de ses propres intérêts. Les nobles possédaient en effet les deux tiers du sol et, avec les titres, avaient accaparé toutes les dignités de l’État. Pour enrayer l’avènement des autres classes, qui
La Reine Victoria en 1899.
Phot. Russell and sons.