eût été favorisé par le morcellement de la propriété foncière, ils avaient racheté les biens des petits propriétaires ruraux. Il fallait parer à l’orage démocratique qui ne pouvait manquer d’éclater. C’est ce que comprirent les ministres de Victoria.

En 1846, ils assurèrent le triomphe du Libre Echange, malgré la vigoureuse opposition de la Chambre des lords, qui trouvaient dans les tarifs des douanes la protection dont ils avaient besoin pour continuer à vendre à hauts prix les produits de leurs terres au risque d’affamer la population. Dès lors, l’émancipation économique de la nation, sa prospérité et celle de ses colonies étaient assurées. En 1867, la réforme électorale dans les bourgs préparait l’avènement de la démocratie et l’extension de cette réforme aux comtés, en 1884, lui mettait définitivement le pouvoir aux mains. L’évolution de la Constitution a été ainsi naturelle. Telle qu’elle est actuellement, cette Constitution est loin d’être parfaite: pour peu qu’on l’étudie, on la trouve entachée d’hypocrisie. En effet, la démocratie, qui est désormais inscrite dans les lois du pays, ne s’exerce pas de fait librement; pour arriver à représenter une circonscription électorale, il faut avoir des titres ou beaucoup d’argent; or ce n’est généralement pas dans les nobles et les capitalistes que le peuple trouve des défenseurs sincères de ses intérêts. La démocratie servie par une minorité de pseudo-démocrates entravés à chaque pas par une Chambre des lords obstinée dans ses préjugés, telle est la situation politique actuelle. Elle suffit à expliquer la société anglaise, faite de contrastes décevants, d’idées ultra-modernes et de préjugés démodés; de progrès matériels incomparables et de résistances acharnées. C’est ce qui fait qu’entre notre démocratie française et la démocratie anglaise il y a un monde, comme entre les deux sociétés, et que c’est encore la mer, qui, en dépit des apparences, nous divise le moins.

N’empêche que la Constitution, telle qu’elle est, a déjà rendu des services immenses à la cause nationale, que c’est à la faveur de ses lois que la population britannique a doublé et qu’elle a débordé sur toutes les colonies de l’Empire: l’Australie, le Canada, l’Inde, l’Afrique du Sud, qu’elle a fécondées de son initiative et de sa dévorante activité. Avant Victoria, le domaine impérial du Royaume-Uni était déjà énorme; l’Afrique à part, il était le même qu’aujourd’hui, mais il était peu connu, peu peuplé; son loyalisme était des plus douteux. Aucune colonie ne se suffisait à elle-même; on n’avait pas encore trouvé la formule idéale du self-government; les idées qui avaient cours étaient celles de la vieille école; penseurs, administrateurs, hommes d’État, politiciens, à quelque parti qu’ils appartinssent, Cornwall-Lewis, Cobden, sir Robert Peel, John Bright, etc., tous étaient persuadés que les colonies ne pouvaient avoir qu’un temps, que toutes étaient appelées à se séparer de la mère-patrie, comme les États-Unis d’Amérique, une fois suffisamment puissantes et prospères pour secouer le joug. L’idée de l’Empire uni et indivisible était mise au rang des utopies politiques, que toutes les conditions économiques seraient impuissantes à réaliser. Les idées ont bien changé au cours du règne de Victoria et la théorie du self-government, qui a commencé à être appliquée au Canada, semble devoir donner raison à la conception moderne de l’impérialisme. Par quelle erreur l’Irlande, la bonne Irlande, a-t-elle été rayée du programme des réformateurs? Comment se fait-il que le home-rule n’ait pu passer dans un pays si imbu des principes de l’autonomie? Comment n’a-t-on pas été frappé de ce fait que, sous le même règne qui a vu le Royaume-Uni et ses colonies se développer et prospérer, seule l’Irlande a eu sa population décimée par la famine et par l’expatriation? C’est l’erreur et ce sera la tache indélébile de ce long règne.

L’expansion territoriale sous Victoria a eu pour théâtre principal l’Afrique. Aujourd’hui l’Union Jack flotte du Cap au Zambèze et, à l’exception des territoires des républiques qui luttent actuellement pour leur indépendance, tout le sud de l’Afrique est soumis à la loi anglaise. De Zanzibar à l’Ouganda et aux sources du Nil s’étend l’Afrique orientale britannique. Enfin Victoria règne sur un vaste domaine dans le bassin du Niger et l’Afrique occidentale. On sait que le rêve d’un de ses sujets, Mr Cecil Rhodes, est de mettre en communication le Cap avec le Caire.

Mais ce n’est pas seulement en territoire qu’a grandi le domaine impérial du Royaume-Uni; c’est surtout par le développement de son commerce interne, par l’envoi des productions nouvelles de ses climats lointains, qui a fait du Royaume-Uni le grand entrepôt de l’univers.

Au grand entrepôt du monde entier, il a fallu peu à peu une marine marchande colossale, des chemins de fer, un marché, une poste rapide, une presse, le télégraphe, le téléphone, des câbles sous-marins, l’union des capitaux, les compagnies à responsabilité limitée, les banques. L’industrie nationale a été à la hauteur de sa tâche et a fait face à tout. Dans toutes les branches de l’activité humaine, on a réalisé des prodiges; l’agriculture seule a été abandonnée, livrée qu’elle était par le libre-échange à la concurrence effrénée des terres vierges du domaine impérial.

L’essor de l’industrie a entraîné l’élévation des salaires et le libre-échange, la diminution des objets de première nécessité: ce double bienfait devait avoir pour conséquence fatale l’ascension des classes laborieuses par le droit de suffrage. Le droit de suffrage a donné naissance au trade-unionisme, puis au néo-trade-unionisme qui devait englober l’armée des manouvriers, et, de l’entente des deux trade-unionismes, est sorti le socialisme, qui a envoyé des députés ouvriers à la Chambre des communes. Toutefois ce socialisme ne connaîtra pas les excès: l’anarchie ne fera pas d’adeptes en Angleterre. Les grands syndicats ouvriers poursuivront légalement la réalisation des réformes sociales et l’abrogation des lois oppressives.

Lorsqu’on s’est rendu compte que l’ère de prospérité qu’a été pour le Royaume-Uni le règne de Victoria, a dépendu entièrement du développement de son empire colonial, on comprend que, chez nos voisins, ce soit la politique coloniale qui inspire toute la politique étrangère.