Tout cela peut être de l’histoire; mais la vérité est que la Fée aux Fleurs ne pouvait se consoler du départ de ses compagnes.
Dans sa douleur, elle cherchait à leur jouer quelque bon tour de sa façon.
Les fleurs, se dit-elle, sont devenues femmes. Comme telles, les hommages des hommes leur sont nécessaires. Elles se dégoûteraient bien vite de la terre, si je trouvais un moyen de les leur enlever.
Elle songea alors à un Génie jeune, beau, brillant; Génie à bonnes fortunes, s’il en fut jamais, qui avait renoncé tout à coup au commerce des fées, et s’était retiré dans sa grotte pour se livrer tout entier au plaisir de fumer.
Il avait la plus belle collection de pipes qu’il fût possible de voir. Tantôt il fumait dans une perle, tantôt dans une émeraude taillée, tantôt dans une noix d’or vierge. Il avait un talent particulier pour communiquer aux pipes cette teinte chaude et foncée, cette espèce de cuisson dorée qui en rehausse tant la valeur. Rien ne résistait à ses aspirations savantes et mesurées. Pour nous servir du langage vulgaire, nous dirons que le Génie était parvenu à culotter le diamant.
Qu’est-ce que la femme en Orient, dans les pays où l’on fume l’opium? Un jouet, rien de plus. Les hommes, perdus dans les délices infinies de l’ivresse, ne songent pas aux femmes, ou s’ils s’en occupent, c’est pour en faire le jouet de leurs bizarres caprices. La Chinoise n’a plus de pieds, son teint disparaît sous une couche de plâtre, on lui rase les sourcils; c’est un animal curieux, une image de paravent vivante dont le maître s’amuse entre deux extases. L’opium n’est point approprié au climat de l’Europe, se dit la Fée aux Fleurs, remplaçons-le par le tabac.
En apprenant aux hommes à fumer, ils feront comme le Génie, ils s’éloigneront des femmes. J’ai trouvé ma vengeance. Et le tabac fut inventé.
Nous ne savons pas quels moyens elle employa pour révéler les vertus de cette plante à la terre; si elle se servit de l’intermédiaire des habitants de Cuba et de Jean Nicot. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’existe pas une femme aujourd’hui qui n’ait à se plaindre du tabac.
Le mari déserte le coin du feu et abandonne sa femme pour aller fumer au cercle ou à l’estaminet.
Les causeries de salon sont délaissées, tant les hommes ont hâte de rejoindre cet ami qui les attend à la porte de l’hôtel, le cigare.