—Mais je veux que tu l’achètes toi-même, dit-elle à son mari; je n’en ai jamais mangé de bons que ceux que tu m’as apportés.
Mon malheureux frère était superstitieux, comme tous les gens d’un esprit supérieur: l’année précédente, à pareil jour, une voiture lui avait passé sur le corps, rue Dauphine, et, heureusement guéri, il s’était promis de ne pas sortir de chez lui le jour anniversaire de cet événement; mais sa jeune femme insista et fit si bien qu’il sortit tête nue pour aller au bout de la rue... A peine avait-il franchi le seuil de la porte cochère, qu’une masse énorme, lancée d’un cinquième étage, l’atteignit à la tête et le renversa. Quand on le releva, il était mort!... Et voici la cause de cet affreux malheur: un ouvrier, rentrant chez lui, avait acheté pour quelques sous un melon d’une énorme dimension; mais arrivé à sa mansarde, et ayant mis le couteau dans le monstrueux cucurbitacé, il s’en était exhalé une odeur infecte; furieux de sa mésaventure, le malheureux avait lancé le melon par la fenêtre... Si le melon trop mûr n’était pas une horrible chose, je n’aurais pas à déplorer ce malheur, dont tout Paris s’est entretenu pendant vingt-quatre heures, pour n’y plus songer ensuite. Donc, les cucurbitacées sont en général de laides, monstrueuses et dégoûtantes choses; et qu’attendre d’ailleurs de ces tiges si lâchement rampantes, qu’il faut les arrêter violemment pour les obliger à produire quelque chose?...
Viennent au troisième rang les urticées, qui comprennent le houblon, cette plante dont on fait une si détestable liqueur connue sous le nom de bière; le poivrier, plante ardente et généreuse.
Et pourtant c’est un pauvre arbrisseau, délié comme la vigne, comme elle ayant besoin d’appui pour se développer, s’attachant aux arbres, serpentant le long de leurs branches, et laissant pendre ses fruits en petites grappes pressées. Cet arbrisseau, au feuillage sombre, à l’apparence pauvre, est devenu, sous la main de l’homme, une production de haute importance et l’objet d’un immense commerce; c’est un aromate précieux pour l’art culinaire; il figure sur toutes les tables. C’est un stimulant énergique, bien supérieur au café sous ce rapport; mais il ne fait pas rêver comme le café, et il est de si doux rêves!
Le poivre n’est pas une découverte nouvelle, car Horace parle de cet aromate; mais on ne le trouvait autrefois qu’aux Indes orientales; depuis un siècle seulement il a été importé dans les colonies d’Amérique, en même temps que le muscadier et le giroflier, et, chose étrange! l’auteur de cette importation s’appelait Poyvre, ce qui a fait croire à tort qu’il avait donné son nom à cette substance.
En vérité, c’est quelque chose de honteux que notre ingratitude envers les hommes utiles qui ont rendu le plus de services à notre pays. Ainsi, nous savons les faits et gestes d’Alexandre et de Néron; Cartouche et Mandrin ont trouvé des historiens, et c’est à peine si nos biographies ont daigné admettre le nom de M. Poyvre dans les longues colonnes de leurs fastidieuses nomenclatures. On peut affirmer pourtant qu’il n’est pas de citoyen dont la vie ait été mieux remplie, et qui ait montré à la fois plus de dévouement à sa patrie et un désintéressement plus grand. C’est tout un drame que la vie de cet homme, et les péripéties terribles n’y manquent pas.
Né à Lyon en 1719, Poyvre, à vingt ans, ayant terminé de longues et fructueuses études, se rendit en Chine et de là en Cochinchine. Son premier soin, dans ces pays, fut d’en apprendre la langue. Il y parvint en peu de temps, grâce à sa haute intelligence et au zèle qu’il apporta à cette étude. Il s’appliqua ensuite à recueillir une foule d’observations qui devaient être précieuses pour son pays; puis, impatient de doter la France de ses découvertes, il s’embarqua pour y revenir. Le navire qui le ramenait était encore dans la mer des Indes, près du détroit de Banca, lorsqu’il fut attaqué par un bâtiment anglais de force supérieure. Le canon gronde, le capitaine français donne des armes à tous les passagers; Poyvre refuse celles qu’on lui offre.
—Vous êtes donc un lâche? s’écria le capitaine indigné.
—J’espère vous prouver le contraire, répondit le jeune homme sans s’émouvoir.
Aussitôt, il jette son habit, son chapeau, et, muni d’une petite pharmacie portative qui faisait partie de son bagage, il s’élance sur le pont: les balles et les boulets frappent et renversent tout ce qui l’environne, son calme ne se dément pas; il va, sous le feu le plus terrible, ramasser les blessés; il les panse sous une grêle de mitraille. Bientôt il est couvert de blessures, le sang coule de toutes les parties de son corps.