Le capitaine court à lui:
—Pardon! s’écria-t-il en lui serrant la main; vous êtes le plus brave de tous... mais nous allons tenter l’abordage; descendez, je vous en conjure!...
Pour toute réponse, Poyvre s’élance vers un canonnier qui vient de tomber, au même instant, un boulet lui emporte un bras. Une heure après, il était prisonnier des Anglais.
Conduit à Batavia, puis renvoyé à Pondichéry, Poyvre put enfin s’embarquer de nouveau, et il était heureusement arrivé en vue des côtes de France lorsqu’il tomba une seconde fois au pouvoir des Anglais; il ne recouvra sa liberté qu’en 1745.
Au milieu de toutes ces vicissitudes sur mer comme sur terre, manquant de tout et en butte à tous les périls, Poyvre, animé par le patriotisme le plus pur, n’avait jamais négligé une occasion d’ajouter au trésor de ses connaissances, et d’étudier particulièrement tout ce qui se rattachait à l’histoire naturelle et au commerce des colonies. De retour dans sa patrie, il s’empressa de communiquer au gouvernement deux projets de la plus haute importance qu’il avait conçus: le premier était d’ouvrir un commerce direct entre la France et la Cochinchine; le second était d’enrichir les îles de France et de Bourbon des épiceries dont la culture avait été concentrée jusqu’alors dans les Moluques. On adopta ces projets, et Poyvre fut chargé de les accomplir.
Le premier projet réussit parfaitement; le second était en voie d’exécution, et déjà le muscadier, le giroflier et le poivrier prospéraient à l’île de France, lorsque l’homme infatigable auquel on devait ces résultats fut fait prisonnier une troisième fois par les Anglais, qui le retinrent jusqu’à la paix conclue en 1761.
De retour à Paris, Poyvre fut nommé intendant des colonies, et le roi lui donna le cordon de Saint-Michel avec des lettres de noblesse. De 1767 à 1773, il administra les îles de France et de Bourbon, et il en répara tous les désastres. Parmi les hommes qui ont rempli un rôle éminent dans l’administration, il en est peu qui aient laissé une mémoire plus digne de vénération. En lui les vertus privées étaient la source des vertus publiques: au plus parfait désintéressement il joignait une équité scrupuleuse, une fermeté calme et une persévérance à toute épreuve: les travaux publics, les établissements de charité, d’agriculture; les finances, les expéditions maritimes, l’administration de la justice, tout fut organisé par ses soins, conduit et perfectionné par son zèle. La science devrait lui être reconnaissante de ses efforts pour avancer ses progrès, et l’humanité, de ceux qu’il fit pour adoucir le sort des esclaves.
L’introduction des précieuses cultures de l’Inde dans les îles de France et de Bourbon n’est pas le moindre des bienfaits dont ces îles lui soient redevables. La France en recueille encore les fruits à l’île Bourbon et à la Guiane, où les plantes aromatiques sont autant de conquêtes pacifiques et fécondes qui doivent faire bénir la mémoire de Poyvre.
Revenu en France en 1773, ce grand homme se retira dans une maisonnette qu’il possédait sur les bords de la Saône, et y mourut en 1786, presque entièrement oublié de la génération sur laquelle il avait répandu tant de bienfaits.
Combien de prétendus savants se sont fait des noms retentissants et des fortunes colossales avec dix fois moins de connaissances acquises et de génie que n’en possédait Poyvre!... Le véritable homme de mérite se contente de sa propre estime; il a la conscience de ce qu’il est, et cela lui suffit.