Je me suis conformé jusqu’ici, en vous parlant, aux lois de la routine, mais je proteste contre les nomenclatures adoptées par les naturalistes connus jusqu’à ce jour. Ces messieurs ont presque toujours désigné les genres à contre-sens. Ainsi, je soutiens qu’on doit dire une œillet, une hortensia, une lis, puisque ces fleurs symbolisent des objets féminins: la maternité, la coquetterie, la vérité; et un balsamine, attendu que le balsamine n’est autre chose que l’égoïsme.
A votre place, Monsieur, j’aurais tenté cette réforme; mais pour cela, il aurait fallu heurter les préjugés, les habitudes du vulgaire, et vous avez mieux aimé flatter ses goûts que les corriger. Vous vous êtes endormi sur l’oreiller commode du succès. Aussi n’avez-vous produit qu’un livre superficiel, incomplet, dépourvu de toute tendance philosophique. Vous avez commis un sacrilége en portant une main coupable sur l’unité sacrée de la création, en divisant ce qui est uni pour jamais, en séparant ce qui est inséparable. Vous avez fait un livre sur les Fleurs sans parler des fruits et des légumes.
La fleur suppose le fruit; le fruit conduit directement au légume. Les fruits et les légumes offrent des analogies, avec nos sentiments, non moins fécondes que les fleurs. Je commence par les légumes, ces parias de l’organisation actuelle, et parmi les légumes, je choisis les plus méconnus de tous: les raves. Ils vont répandre des torrents de lumière sur la question, et se montrer dignes du haut rang que leur assigne la morale. C’est une pépinière de belles analogies, dit un grand philosophe, que je cite textuellement, que la bourgeoise famille des raves, betteraves, carottes, panais, salsifis et céleris. Leur collection représente les coopérateurs du travail agricole. Chacun de ces légumes s’allie avec la classe dont il est le portrait. La grosse rave reste à la table des gros paysans. Le navet moins rustique se fait l’hôte du fermier huppé, traitant avec les grands; aussi le navet peut-il, moyennant certains apprêts, figurer sur une table distinguée.
La carotte représente l’agronome expérimenté, dont l’utilité est partout démontrée. Aussi la carotte est-elle un légume précieux employé par le confiseur, le cuisinier, le médecin: utile de toutes façons, fournissant par sa feuille un fourrage salutaire, par la torréfaction un parfum de potage, etc. Le céleri, dans son acerbe saveur, donne l’idée de ces amours champêtres, tendres liaisons où paysans et paysannes se courtisent à coups de poing.
La feuille crispée de la betterave dépeint le travail violent des ouvriers. La feuille grotesque de la rave étale un massif supérieur dominant plusieurs follicules inférieures. C’est l’image du chef de la famille villageoise dont l’importance comique et naïve exige tous les hommages et absorbe tous les bénéfices de la communauté.
Et les fruits, quels abondants sujets d’étude et de réflexions ne nous offrent-ils pas? La cerise est le miroir de l’enfance libre et heureuse; elle excite chez les enfants les effets qu’elle représente. L’apparition d’un panier de cerises met en joie tout le peuple enfantin, à qui le fruit est très-salutaire; la cerise est un joujou que la nature donne à l’enfant; il s’en forme des guirlandes et des pendants d’oreilles: il s’en couronne comme Silène se couronne de pampres. L’arbre est analogue au génie et aux travaux de l’enfance: il est peu fourni de feuilles; ses branches vaguement distribuées donnent peu d’ombrage, ne garantissent ni de la pluie, ni du soleil, témoignage de la faiblesse de l’enfance, qui ne peut fournir de protection ni d’abri à personne.
Faudra-t-il vous montrer dans la groseille le fruit des enfants terribles? Il y a de la grâce, parce que la vérité, quelque indiscrète qu’elle soit, est toujours gracieuse et amusante dans la bouche d’un enfant. Ce rôle d’enfant terrible n’est pas sans utilité; il châtie en riant, castigat ridendo; aussi le fruit du groseillier rouge est-il légèrement purgatif. Mais cette groseille n’acquiert sa valeur que mélangée au sucre: ainsi les enfants trop libres doivent-ils perdre leur rudesse au contact de l’éducation.
Le raisin n’est-il pas le plus amical des végétaux? Le vin n’est-il pas le véritable ami de l’homme? Voyez la vigne embrasser nos arbres, nos maisons, former des liens avec tout ce qui l’entoure. Elle ne peut vivre sans s’attacher. Où trouver une analogie plus frappante de l’amitié?
Il est temps que je m’arrête; je crois vous en avoir dit assez, Monsieur, pour vous faire voir les imperfections, les fautes capitales qui déparent votre livre. Non-seulement vous n’avez qu’imparfaitement compris le langage des fleurs, mais encore vous n’avez pas même soupçonné celui des fruits et des légumes. Votre ouvrage est en arrière de deux cents ans. Rougissez, Monsieur, d’avoir vécu jusqu’à ce jour sans connaître l’existence de la psychologie comparée ou analogie, et tâchez de vous élever jusqu’à cette science.