Plus réelles, seraient les imitations de la sainte Chapelle œuvrées par Didron dans la chapelle du Tombeau ; celles-là on les adule aussi, mais personne ne parle de ce Thévenot qui a décoré les fenêtres des Chapelles des Saints-Patrons et de la Bonne-Mort.

Dans la première, le tableau du milieu qui a je l’ai dit, la forme d’un triptyque ouvert, les volets poussés sur leurs gonds en avant, comprend une Vierge couronnée et le Christ entre deux anges ; le volet de gauche, un saint Vincent, celui de droite un saint Germain. Ce sont de hautes figures très hiératiques, et pourtant d’un modernisme un tantinet campagnard, car elles ont dans la tournure, dans la mine, d’abord presque déplaisantes, quelque chose d’agreste et de très simple. Les couleurs sont profondes, d’une ardeur tempérée, quasi sombre. Le rouge est rouge cerise ; les violets et les verts, très nourris de bleu discret, sont graves ; les ors sont saurés ; mais la plus belle teinte, en dehors d’un chamois clair, est celle du manteau de saint Germain, une teinte qui tient du brun violi de la robe du carme et de ce brun rougeâtre connu dans la céramique sous le nom de foie de mulet ; il est à la fois somptueux et austère ; les grands verriers du moyen âge n’ont pas fait mieux.

Ces mêmes couleurs, nous les retrouvons dans la chapelle de la Bonne-Mort, mais là, en plus de la personnalité singulière de ses figures, Thévenot se décèle comme un homme très au courant de cette vieille science de la symbolique chrétienne, si parfaitement omise par les vitriers et les architectes de nos jours. Il s’agissait d’historier les lueurs qui doivent éclairer une chapelle funéraire et il disposait, sur le panneau de face, de quatre places et sur chacun des panneaux de côté, d’une ; il a ordonnancé l’ensemble de la sorte : au milieu, il a peint dans les quatre compartiments sur un fond de gris perle strié, dans une bordure de chardons emblèmes de la pénitence, saint Joseph avec un lys, la Vierge couronnée d’étoiles, le Christ bénissant le monde, saint Michel arborant un étendard et une balance, le pied sur le démon.

Dans le volet de gauche, un être barbu, étrange, coiffé d’une espèce de turban déroulé, nimbé d’une auréole orange, fastueusement vêtu d’une robe grenat brodée de ramages d’or, chaussé de violet, tient d’une main un vase de parfums et s’appuie de l’autre sur une bêche.

Dans le volet de droite, un saint Pierre, pieds nus, la tête cerclée d’un halo, croise sur sa poitrine ses deux clefs.

Et la phrase figurée sur ce triptyque de vitraux est facile à lire. Cet être à l’allure bizarrement héraldique, qui porte, tel que Magdeleine dans les tableaux des primitifs flamands, un pot d’aromates et est muni d’une bêche, c’est saint Tobie, tout à fait inconnu de nos jours, mais célèbre au moyen âge, car il était alors le saint des sépultures, le patron des fossoyeurs qui l’avaient choisi à cause des paroles que, dans la Bible, l’ange Raphaël lui adresse : « … Lorsqu’à minuit tu enterrais les morts… c’est moi qui présentais tes prières au Seigneur… »

Il est préposé aux soins de la dernière heure ; il s’occupe du corps, tandis que, de l’autre côté du Christ, saint Michel pèse dans sa balance le poids des vertus et des fautes et présente la pauvre âme désincarnée au Seigneur, auprès duquel intercèdent saint Joseph et la Vierge, alors que, plus loin, saint Pierre attend, pour ouvrir les portes du ciel, que le sort de la pécheresse soit résolu.

Tous les célestes acteurs du drame qui commence à la descente de la dépouille mortelle dans la terre, pour finir à l’entrée de l’âme dans le paradis, sont réunis en ce lieu et font, en quelque sorte, le récit du jugement, après la mort.

Parmi ces personnages, en sus du Tobie si curieux, il en est deux remarquables par leur aspect rigide et familier, la Vierge et le Christ. Ils ont dans les mouvements, dans les traits surtout, quelque chose de juste et de net qui fait songer aux types de certaines de ces admirables illustrations des « Misérables » d’Hugo que dessina Brion. C’est un peu le même art, sobre et éloquent dans sa simplesse même.