Mais très supérieur au point de vue de l’art, à cette effigie que surtout la misère de ses alentours exalte, est un vieux panneau de bois peint, accroché à contre-jour, dans une chapelle voisine. Ce panneau, qui servait autrefois de devant d’autel, est un spécimen très curieux de la peinture française, italianisée, du seizième siècle.
Il exhibe, assise, une houlette à la main, sainte Geneviève, figurée par une petite princesse, aux cheveux blonds et ondés qui fait plus songer, à vrai dire, à une Diane de Poitiers qu’à une sainte entourée d’un troupeau de moutons parqués dans un champ cerclé de pierres plantées droites en terre, comme des dolmens bretons, et un chien noir, debout, les pattes sur ses genoux, quête une caresse, tandis qu’elle lit ses prières, dans un livre.
Au second plan, sur un fond de paysage dont les feuillages persillés et les donjons d’une ville s’enlèvent sur un ciel couleur de bistre, deux hommes courent après une femme, la sainte sans doute ; mais sa biographie ne nous fournit pas l’explication bien claire de cette scène.
Toujours est-il que cette œuvre un peu frêle est avenante et qu’elle mériterait d’être exposée de telle sorte qu’on pût, sans être obligé d’allumer un cierge, la voir.
L’on pourrait faire la même réflexion à propos du bénitier, qui s’examine malaisément dans l’ombre. Ce bénitier, en pierre blanche, du temps de Louis XII, porte les armes de France et de Bretagne, alliées aux insignes de la Passion ; les sculptures sont encore vivaces, dans leur relief cendré par la poudre des âges.
Reste enfin la crypte dans laquelle on descend par un escalier de quinze marches ; une bouffée de cave vous saute au visage quand on y entre. On vacille dans l’obscurité et c’est à peine si le cierge qui vous guide vous laisse entrevoir une voûte basse à nervures retombant sur une colonne centrale ; les clefs sont sculptées de rosaces et les chapiteaux sont fleuris de vigne. Malheureusement tout est retapé et les murs, entre les colonnes de pierre qui s’y engagent, sont en fonte peinte, imitant des plis de rideaux ; pourquoi ce blindage de coffre-fort ?
Cette cave, dans laquelle on processionne, le jour de la fête de Saint-Merry, contient des autels de rebut, une vieille châsse requinquée de cuivre, une statue de la Vierge de la fin du dix-huitième siècle posée, dans un coin, par terre. Le seul objet valable est une antique pierre tombale, plaquée, à l’entrée, dans la nuit, contre une cloison. On a l’impression, dans ce cellier, d’être en un lieu de débarras où l’on entasse les objets détériorés ou qui ont cessé de plaire.
Telle est présentement l’église Saint-Merry. Plus heureuse que la plupart de ses sœurs de Paris, elle n’est pas isolée dans un milieu moderne et elle demeure en accord avec les très anciennes rues qui l’avoisinent et qui n’ont pas encore subi la stupide emphase des constructions en fer et en plâtre de notre temps. Il y a, là, autour d’elle, des ruelles délicieuses et infâmes, entre autres une certaine rue Taillepain que l’on retrouve, avec le même nom et avec la même forme, sur le plan de Turgot. Elle ressemble à une pipe, couchée sur le sol et sur le flanc ; le tuyau part de la rue du Cloître-Saint-Merry, en face de la grande fenêtre du transept, et le fourneau s’évase, en carrefour, dans la rue Brisemiche.
Cette rue Taillepain est un couloir bordé par des dos de maisons ; presque toutes sont privées de portes et n’ont que des fenêtres, démesurément carrées ou qui montent, alors, trop allongées, de guingois, encadrant, dans leurs liserés de pierres sales, des paysages dessinés avec de la poussière, sur d’invisibles vitres ; celles qui ont des entrées se contentent, en fait d’huis, de simples fentes, surmontées, à hauteur d’homme, de barreaux de fer ; l’on dirait de meurtrières de défense et de poternes d’attaque ; tout le quartier est misérable, mais il efflue un relent de vieille truandaille qui réjouit. Les sentes sont façonnées par des devants d’hôtel, noirs et gluants, qui arborent sur des écriteaux cette inscription : « On loge à la nuit » ; les boutiques sont obscures et partout des réflecteurs dépassent l’alignement des façades et s’efforcent de projeter un peu de jour dans les ténèbres des pièces. La majeure partie est occupée par des marchands de vin de dernier ordre, des bistros pour souteneurs, surtout par des magasins de rapetasseurs de chaussures, par des échoppes de vieilles bottes ; c’est le marché des ripatons usés !
La chaussée pue le marécage et des bords des trottoirs s’échappe une odeur qui tient et de l’eau de choux-fleurs et de la vase de marée ; quelques-unes de ces ruelles dont ni le nom, ni l’aspect, n’ont, depuis des siècles, changé, paraissent pourtant s’être à la longue désinfectées ; telle cette rue de Venise dont le bas jadis s’ouvrait en des boutiques qui étaient à la fois des taudis et des remises ; l’on y apercevait, dans la pénombre, un lit avec un thomas dessous et une dame centenaire, assise sur une chaise de paille, qui déterminait, par l’effort d’un engageant sourire, de profondes crevasses dans le plâtre mollet de sa face. Maintenant ces bouges appartiennent à des négociants des halles qui les ont mués en des resserres de légumes et de fruits ; en pleine rue, l’on y déballe des caisses et l’on y remplit des mannes.