—Je n'ai pu m'échapper plus tôt, dit-elle en se jetant à mon cou. Il a mangé toutes les galettes; car je n'avais pas faim moi, et maintenant il dort. Apprends pourquoi il montre ces exigences ridicules. Ali, ton ennemi, s'est pris d'amour pour moi; du moins, il n'a cessé de me poursuivre depuis le jour où il nous surprit ici même et où tu faillis l'assommer. Il m'a envoyé Kreira, la vieille sorcière, qui m'a fait des offres de sa part; elle a essayé de glisser dans mon kaïk l'amulette qui fait aimer. J'ai trouvé sur notre seuil ce papier où un marabout a écrit des paroles magiques pour me rendre amoureuse de ce méchant garçon, comme si mon âme, cher Mohamed, n'était pas entièrement remplie par toi!

Tandis qu'elle parlait, je tremblais de tous mes membres. La jalousie m'enfonçait ses griffes jusqu'au coeur. Yasmina me regarda:

—Qu'a-tu? demanda-t-elle effrayée; et m'en veux-tu donc de ce que je viens de t'apprendre?

—Non, dis-je, mais Ali doit mourir, car maintenant le temps est venu.

Mais voici que le lendemain une terrible nouvelle se répand dans nos montagnes. Elle nous arrive de la vallée du Sebaou, propagée de pic en pic par la voix des amins. On nous dit que les soldats français viennent par milliers du côté de Tizi-Ouzou; que d'autres, derrière eux, franchissent déjà le col des Beni-Aïcha, qui est comme la frontière de la Kabylie à l'ouest. On ajoute que la route qui mène au pays des Iraten est couverte de canons, de fourgons innombrables. Des marabouts, des derviches, des patriotes accourus d'Alger, annoncent enfin qu'une armée comme on n'en vit jamais se prépare à faire l'assaut de nos thamgouth et à donner le coup mortel à l'indépendance kabyle.

La djemâa des Aïth-Aziz se réunit. Il en est de même dans tous les villages des Illoula-Oumalou, et dans toutes les tribus des Zouaoua. Au premier moment, beaucoup traitent ces nouvelles de fables:

—Les Français, disent-ils, ne se sont jamais aventurés sur les hauts rochers de l'Est ou sur ceux de l'Ouest, ni avant eux aucun conquérant étranger. Si nombreux que puissent être leurs guerriers, ils savent que les nôtres sont plus nombreux encore, et que nous sommes résolus à défendre jusqu'à la mort notre liberté et notre territoire. Mais de nouveaux émissaires arrivent mieux renseignés que les premiers; ils nous racontent ce qu'ils ont vu. Bientôt la vérité éclate à tous les yeux comme l'éclair qui, au milieu de la nuit, remplit le vaste ciel de sa clarté sinistre. La patrie est en danger! Voici les ambassadeurs de la confédération des Aïth-Iraten. Envoyés dans toutes les tribus, ils réclament le concours de tous leurs contingents. Plus de haines ni de vengeances personnelles: amis ou ennemis, tous ont le même devoir.

Cependant ma mère Hasna s'obstinait à douter encore, non qu'elle ignorât l'audace des Roumis de France: ne les avait-elle pas vus l'année précédente [En septembre 1856.], poussant une pointe hardie chez les Aïth-Smahil, pour y détruire la zaouïa de Sid-Abd-er-Rhaman? Mais la vaillante femme se révoltait à l'idée qu'ils viendraient, au coeur même de la Kabylie, provoquer tous les manefguis debout et en armes.

—Cela, Mohamed, me disait-elle sans cesse, c'est impossible!

—Eh bien, imma, lui répondis-je un jour qu'elle m'avait à moitié gagné à sa conviction, si vous alliez consulter Lalla Fathma! Elle qui sait tout, même l'avenir, pourra mettre fin à notre incertitude.