—Tu as raison, mon fils, j'irai demain.

Elle partit donc, dès l'aube. J'allai, moi, passer la journée à la djemâa; elle siégeait en permanence, les uns entrant, les autres sortant. On discutait à propos des dernières nouvelles: tel proposait ceci, et tel autre cela; on discutait tout le jour et même une partie de la nuit, car on était très-loin de s'entendre. Souvent tous parlaient à la fois, et le dernier mot ne restait pas toujours à celui qui avait le plus de raison, mais à celui qui avait la voix la plus forte. Étant parmi les plus jeunes, je ne pouvais guère me mêler aux délibérations; cependant il me semblait que la moitié de ces discours, pour le moins, étaient des discours inutiles.

Ce jour-là, nous apprîmes que toute l'armée française se trouvait rassemblée au pied des montagnes des Aïth-lraten; mais des nuages noirs, chargés d'éclairs, en dérobaient à ses yeux les sommets; un épais brouillard, pareil à un rideau, était descendu entre elle et les vallées. Aussi les marabouts et les derviches disaient-ils partout: les Roumis sont si nombreux qu'on ne pourrait jeter en l'air un grain d'orge sans qu'il retombât sur la tête de l'un d'eux. Mais qu'importe cela, puisque Allah veille sur nous! Aujourd'hui il envoie ces brouillards, demain il frappera les infidèles de sa foudre.

Ces propos ou d'autres analogues étaient rapportés à la djemâa; en sorte que le contingent qu'elle avait voté pour assister les Aïth-lraten n'avait pas encore reçu son ordre de départ.

Quant à moi, je désapprouvais ces lenteurs. Ce ciel de plomb me pesait sur la poitrine; et dans l'éclair qui de temps à autre le sillonnait, je ne voyais qu'un avertissement. J'eusse voulu partir sur l'heure, ces vaines paroles m'irritaient. Dans l'après-midi, ne pouvant contenir mon impatience, je quittai la djemâa où presque tous les Aïth-Aziz se trouvaient alors réunis. Le vieux Salem était là avec les autres. Je fis le tour du village. Arrivé derrière une haie, d'où j'avais pu quelquefois contempler ma bien-aimée, tandis qu'elle arrachait les mauvaises herbes dans le jardin de son tuteur, je jetai le cri convenu entre nous. Elle vint près de la haie, en faisant semblant de remplir sa tâche. Nous redoutions le mauvais oeil de la vieille Kreira, sa voisine.

—Ma chère âme, dis-je à mi-voix, je viens te faire mes adieux.

—Tu pars! fit-elle défaillante; et moi, que deviendrai-je sans toi?

—Pourrais-tu donc aimer un lâche?

—Non, Mohamed, non; mais je sais combien tu es courageux.

—Yasmina, repris-je, il ne faut pas que le Roumi pénètre dans nos montagnes, ni qu'il imprime le stigmate de l'esclavage sur ce sol libre que nous ont légué nos aïeux. C'est pourquoi je vais combattre chez les Aïth-lraten.