Le jour suivant, c'est le territoire des Aïth Yenni qui est envahi. On brûle trois de leurs villages: Aïth-el-Hassen, Aïth-el-Arba et Thaourirth Mimoun. Le soir, les Roumis dressent leurs tentes autour des ruines fumantes. Ils nous ont refoulés jusqu'à Thaourirth-el-Hadjadj, un autre village Yenni, établi sur la pointe d'un piton et d'où nous les voyons, le lendemain, se comporter dans leur camp comme des gens qui sont chez eux et qui s'y amusent. Ils mangent, boivent, dorment, chantent et se livrent à toute sorte de jeux. Nous avions, nous, la rage au coeur. Après s'être reposés et divertis pendant vingt-quatre heures, ils courent à l'assaut. Nous nous battons en désespérés. Le sang ruisselle dans les rues du village. Mais c'était écrit! Avant la nuit, Thaourirth-el-Hadjadj n'était plus qu'un amas de cendres et de ruines.
Trois jours après [Le 30 juin.], c'est le tour d'Agmoun-Izen chez des Aïth-Aguacha. Les habitants veulent rendre le village; mais nous, les manefguis des Sofs Cheraga [Alliés de l'Est.], nous nous obstinons en vain à le vouloir défendre. Les tribus atteintes par le flot envahisseur se résignent: les Menguelate, les Yenni, les Boudrar, les Aqbile, les Attaf, les Bou-Youcef, les Akkach, les Ouasif. Toute la confédération des Zouaoua R'raba [De l'Ouest.] s'est soumise comme celle des Iraten. Les confédérés de l'Est sont seuls ou presque seuls à se sacrifier maintenant pour la liberté kabyle.
Les traits du beau Kabyle se contractaient, sa parole devenait plus brève à mesure que la guerre, dans son récit, se rapprochait de sa tribu et de son village.
—Bel-Kassem, dit madame Elvire, répète-lui que si ces souvenirs lui font mal…
Le patriote des Aïth-Aziz devina ce bon mouvement du Général; car avant que l'interprète eut ouvert la bouche, il s'écria avec feu:
—Non, non, je tiens à ce que vous sachiez tous que jusqu'au bout nous avons fait notre devoir.
Et aussitôt il reprit son récit:
—Pendant que vos soldats, dit-il, venaient de l'ouest plus nombreux que les grives du nord à l'automne, une autre troupe, partie de Constantine, arrivait par la vallée de l'Oued-Sahel au pied du Djurjura, en gravissait les pentes abruptes et plantait ses tentes aux approches du col de Chellata. Celle-ci devait nous attaquer par l'est, et nous allions ainsi être placés entre deux feux. Tous ceux des Aïth-Illoula-Oumalou qui n'étaient point allés au secours des Iraten se trouvaient rassemblés sur le Thiziberth, avec les sofs des lllilten, des Ithourar, des Idger, et des Mlikeuch, prêts à faire tomber sur l'ennemi une grêle de balles et de pierres. Mais de ce côté-ci comme de l'autre, les djenouns [Démons.] combattaient visiblement avec les soldats de France qui traversent le col de Chellata et dépassent le Thiziberth, protégés par une cuirasse invisible; ils semblent invulnérables: ni les pierre ni les balles ne les peuvent arrêter dans leur course. Ils tombent comme une avalanche sur le village des Aïth-Mezeguan qu'une faible distance sépare du village des Aïth-Aziz. Ils le ruinent de fond en comble. Mais ce succès leur coûte cher: plus de cent des leurs sont tués ou blessés. Les nôtres n'ont aucun reproche à se faire: ils sont au moins deux cents qui gisent là morts ou mourants. Ce fut alors sur mon village même que s'appesantit la colère d'Allah.
Le beau Kabyle était devenu tout pâle; il continua avec un tremblement dans la voix:
—J'étais arrivé dans la nuit, accourant à la défense des miens. Je trouvai ma maison vide, vide aussi la maison du vieux Salem. Ma mère était partie avec Yasmina, avec les femmes, les enfants et les vieillards dans la direction de Tirourda et de Soummeur. On m'apprit qu'ils étaient allés chercher un refuge auprès de Lalla-Fathma, la sainte des Illilten. Ce fut pour mon coeur un grand soulagement.