—Prends ton fusil, dit-elle d'une voix brève; cours à la djemâa: annonce-leur que les Roumis attaqueront demain les Aïth-Iraten. Propose que notre contingent parte à l'instant même, avec l'amin en tête. S'ils ne votent point de départ, va avec les volontaires, et s'il n'y en a pas, va seul.
Je fis ce que ma mère Hasna m'ordonnait de faire. J'annonçai à la djemâa la grande nouvelle. Au nom de la patrie, je réclamai le départ immédiat de notre contingent. Quelques hommes de la kharouba des Bou-Smaïl élevèrent des objections, moins par défaut de courage, je dois le dire, que par un mouvement de haine, la proposition venant de moi. Elle n'en fut pas moins adoptée. Nous nous rassemblâmes sur l'heure dans la petite prairie où, madame, vous avez si bien dormi: chacun de nous avait son fusil, son sabre, sa gadoum [hachette.] et son tabenta [Tablier de cuir.], plus une grande poche suspendue à son côté, et qui contenait, avec la provision de poudre et de balles distribuées par la djemâa, des provisions de route, telles que galettes d'orge, figues, amandes et raisins secs.
Les mères, les femmes, les soeurs, les vieillards, les enfants, accompagnèrent les guerriers jusqu'à la sortie du village. On criait you! you! pour exciter leur courage. Là ce fut un déchirement; car si brave que l'on soit, ce n'en est pas moins un cruel moment que celui où l'on se sépare des siens pour aller regarder la mort en face. Au fond de la vallée, je me retournai une dernière fois et relevai la tête: je vis là-bas, sur la pointe extrême du rocher des Aïth-Aziz, deux formes blanches. Je les reconnus bien: c'était ma mère et ma fiancée. Elles se tenaient étroitement embrassées. Un rayon de bonheur jaillit de mes yeux et rencontra ceux d'Ali. Il me jeta un mauvais regard. Celui que je lui renvoyai n'était pas meilleur, car il disait:
—C'est bien, Ali, nous réglerons notre compte ensemble après la guerre.
Nous marchâmes toute la nuit; et, au point du jour, nous arrivâmes au village d'lcheraouïa, qui existait alors sur le plateau du Souk-et-Arba. En chemin nous nous étions réunis d'abord aux contingents de notre tribu, puis à ceux d'autres tribus des Zouaoua, telles que les Illilten, les Menguelate, les Ithourar, les Idger. A peine nous étions-nous fait reconnaître de nos frères Iraten, que la poudre parla, et avec quelle violence! C'était la foudre et le tonnerre éclatant en cent endroits? Fusils, canons, fusées, faisaient rage, et jamais la mort n'avait fait pareille curée dans nos montagnes. Nos plus vieux guerriers disaient: nous avons assisté à bien des batailles; mais aucune, en aucun temps, ne fut comparable à celle-là. Trois divisions françaises se mirent à monter, comme trois grands serpents, les crêtes des Iraten; et quand vint la nuit, elles étaient, en dépit de tous nos efforts, parvenues aux deux tiers de la hauteur [Combats du 21 mai 1857, voir page 72.]. Le lendemain, la lutte recommença dès l'aube, acharnée de leur côté, désespérée du nôtre. Vers midi le dernier tiers de la montagne était franchi, et l'indépendance kabyle avait reçu une blessure dont elle devait mourir.
Ce jour-là, les Iraten, ou du moins le plus grand nombre d'entre eux, demandèrent l'aman [La paix, le pardon.]. Ceux qui ne voulurent point subir la loi du vainqueur se retirèrent avec nous et les sofs [Patriotes.] alliés à Ichariten, village des Aïth-Aguacha, où tous ensemble nous nous mîmes à dresser des barricades et à élever des retranchements. Je dois avouer ici que le Cheikh Randon se montra généreux envers les Iraten vaincus et soumis. Il leur déclara qu'il ne voulait ni emmener leurs femmes et leurs enfants, ni prendre leurs terres, ni brûler leurs villages, ni couper leurs oliviers et leurs figuiers. Il les invita à retourner dans leurs maisons, et leur permit même de circuler librement dans son camp, au milieu de ses soldats. Mais ce n'était là à nos yeux qu'un piége où ne devaient point se laisser prendre des patriotes résolus, comme je l'étais avec beaucoup d'autres, à mourir plutôt que de voir l'étranger s'établir en maître dans nos montagnes. En sorte qu'à Ichariten, nous nous décidâmes pour la guerre à outrance.
Nous nous attendions à être attaqués dès le lendemain. Mais ce jour-là et les jours suivants, la poudre demeura muette. Nous apprîmes avec douleur que plusieurs tribus avaient renoncé à la lutte pour suivre la fortune des Iraten: c'étaient les Aïth-Fraoucen, les Aïth-bou-Chaïb, les Aïth-Khelili et d'autres encore. Ces défaillances nous faisaient rougir pour la nation, mais sans abattre notre courage. Nous le sentions grandir au contraire, en voyant nos ennemis rester dans leur camp.
Cependant des marabouts vinrent nous annoncer qu'ils recommençaient le combat, non pas cette fois contre les hommes, mais contre les rochers; en effet, nous entendions maintenant des détonations plus fortes que des coups de canon qui ne cessaient d'éclater dans la direction de Tizi-Ouzou. «Allah! s'écrièrent les marabouts, frappe ces Roumis de vertige! Ne se sont-ils pas mis en tête de renverser nos montagnes? Oui, c'est à cela qu'ils emploient leur poudre à présent.»
Mais bientôt nous vîmes des murailles sortir de terre sur le Souk-el-Arba; nous eûmes alors le soupçon que cette poudre-là n'était point dépensée en pure perte. Les Roumis ouvraient une route, et cette route aboutissait à un fort qui s'élevait, menaçant, en face du Djurjura, en plein pays kabyle.
Ce spectacle acheva de nous exaspérer. Nous nous excitions les uns les autres en disant: «Ce fort, nous le raserons; et cette route nous mènera plus vite jusqu'aux portes d'Alger.» Aussi la lutte fut-elle acharnée, lorsqu'un mois [Le 24 juin 1857.], jour pour jour, après la défaite des Iraten, vos soldats vinrent attaquer le village d'Ichariten, où nous nous étions retranchés à la manière franque, qu'ils nous avaient enseignée en fortifiant leur camp. Mais que peuvent les plus braves contre la destinée? Beaucoup des vôtres périrent, davantage encore des nôtres, et le village fut emporté. Je me tirai de cet enfer avec une légère blessure; une balle m'avait déchiré les chairs du bras. Plusieurs de notre contingent restèrent parmi les morts, et plusieurs autres, mortellement blessés, nous demandaient le coup de grâce.