Ignorant encore toute l'étendue de mon malheur, j'ouvre la porte en hurlant de rage; je m'élance derrière la maison, je vois Ali le traître fuyant de toute la vitesse de ses jambes. Je l'ajuste, le canon de mon fusil appuyé, je tire! Ah! cette fois, Allah est avec moi! le misérable trébuche, il roule à terre.

—Ah! je t'avais bien dit que je ne te manquerais pas!

Il me sembla entendre un ricanement. Je courus vers Ali avec ma gadoum que ma mère Hasna m'avait aussi rendue. Mon ennemi n'était plus qu'un cadavre. Alors je revins à pas lents à la maison. Je n'osais pas y rentrer. Je demeurai sur le seuil, chancelant, livide: ma mère agenouillée sanglotait.

Yasmina, la fleur de ma vie, était morte.

CHAPITRE V DE LA MAISON D'OR A KALAA ET A LA PLAINE.

La résidence de Ben-Ali-Chérif couronne, à deux mille mètres de l'Oued-Sahel, une petite éminence devant laquelle de belles prairies légèrement accidentées et décorées de bouquets d'arbres forment comme un parc anglais.

Extérieurement, c'est un bordj: une enceinte continue, percée de meurtrières, forme un carré de défense. Nous y pénétrons par une porte monumentale qui regarde la vallée.

Au fond d'une première cour intérieure, nous apparaît tout à coup une vaste maison française à un étage. A gauche sont les communs et les logements des hôtes, à droite un grand hangar pour les chevaux et les bêtes de bât. Plus de cent Kabyles se tiennent accroupis ou debout près de la porte du bordj, et tout le long du bâtiment qui occupe le quatrième côté de la cour. L'aga est là qui écoute la plainte des uns et apaise leurs griefs, qui réprimande ou punit les autres.

Plusieurs serviteurs accourent, empressés à nous conduire devant leur maître. L'hospitalité des pauvres montagnards s'est gravée dans nos coeurs. Le grand seigneur de la vallée pourra-t-il la surpasser ou même l'égaler? Qu'on en juge.

Nous sommes introduits auprès d'un fort bel homme de trente-cinq à quarante ans. Il a grand air. Ses traits nobles, sa physionomie à la fois douce et fière, sa haute stature magnifiquement drapée dans plusieurs burnous d'un tissu fin, et encore rehaussée par le turban oriental qui surmonte son front comme une couronne, tout, jusqu'à ses mains fines, annonce en lui le maître, le chef ou du moins le premier d'entre ses pairs. Il est assis devant un bureau à l'européenne, et à côté de lui se tient, une plume à la main, un jeune Français en veste rose: c'est un sous-officier que le général commandant la division de Constantine a attaché à sa personne en qualité de secrétaire. En nous voyant entrer, Ben-Ali-Chérif se lève et nous salue en homme du meilleur monde: