Elle me regarde sans m'écouter; elle demeure là devant moi comme en extase.
—Imma, nos ennemis vont venir nous attaquer.
Alors, comme si elle sortait d'un rêve:
—Nous attaquer, dit-elle, lui Ali! Il faut le tuer!
—Mais je n'ai plus mon fusil.
—Je l'ai moi! le voici! Les nôtres l'ont ramassé dans la tour parmi les cadavres, et ils me l'ont apporté en souvenir de toi. Voici de la poudre et des balles.
Une grande clameur s'élevait au dehors. Je courus vers la porte. Je la fermai en la barricadant de mon mieux. Il n'était que temps: une balle siffla près de mon oreille. J'entr'ouvris l'asfalou [Petite fenêtre.]:
—Mal tiré, Ali, criai-je; tu m'as manqué, mais moi je ne te manquerai pas.
Cependant ma chère Yasmina était revenue à elle. Ma bonne mère Hasna la couvrait de caresses; et moi, sans m'éloigner de l'asfalou, je lui exprimais tout ce que mon coeur renfermait pour elle de tendresse. Jamais félicité pareille à la mienne n'avait été goûtée par une créature humaine. Eh bien, ce fut à ce moment-là que la foudre m'écrasa.
Je vis, je vois, oui, je verrai toujours se glisser comme une vipère à la dent mortelle, par une de nos thikouathin [Petits jours percés dans le haut de la muraille pour donner de l'air à l'intérieur du logis.], le long canon d'un fusil. Avant que j'eusse pu crier: tamourt! tamourt [A terre! à terre!]! le coup partit. Yasmina jeta un faible cri et s'affaissa sur ma doukana.