En vérité, vous pouvez m'en croire, si je vous dis que ce voyage-là fut encore plus pénible que l'autre, celui que j'avais dû faire sur les genoux pour parvenir jusqu'au village de Soummeur. Cette fois aussi l'amour fut le plus fort, l'amour et une autre passion enracinée dans le coeur des Kabyles: la passion de la vengeance.
Je n'atteignis le plateau des Aïth-Aziz que vers le milieu du jour. Je me glissai le long des haies et derrière les maisons, mon couteau dans la main, épuisé, haletant, tout ruisselant d'une sueur d'angoisse, dévoré d'une soif que du sang pouvait seul éteindre: le sang de mon ennemi. Je passai ainsi près de notre maison, près de ma mère. Je ne m'aperçus pas que l'incendie l'avait épargnée; je ne pensai même pas à ma mère. Ah! je ne veux pas me faire meilleur à vos yeux que je ne le suis: je n'étais plus un homme, mais un tigre. Je n'avais plus qu'une seule chose devant les yeux: Yasmina dans les bras d'Ali! Et cela me rendait fou.
Je continuai donc d'avancer vers les maisons des Aïth-Ahmed-bou-Smaïl, d'où s'élevaient des bruits de fête. On entendait la musique des flûtes et des tambours. Tout à coup, ayant fait encore quelques pas, je vois s'avancer le cortége. Les hommes, armés comme pour la guerre, marchaient devant Ali et le vieux Salem. Entre eux venait Yasmina blanche comme la neige, les yeux creusés par les larmes.
Devant cette grande douleur où éclate tout son amour pour moi, le couteau s'échappe de ma main, et je m'élance les deux bras étendus vers ma bien-aimée:
—Yasmina! Yasmina!
Ella pousse un cri, fait un bond et se suspend à mes lèvres. Dans le premier moment, Ali et ceux de sa kharouba demeurent tous frappés de stupeur. Eux aussi sans doute, ils me croyaient bien mort, et mon retour les étonne comme un prodige. Mais je n'attends pas, moi, qu'ils reviennent à la réalité. Chargé de mon précieux fardeau, je me précipite vers les maisons de ma kharouba en criant:
—A moi, à moi, parents et amis des Ameurel-Aïn!
Ma bien-aimée appuyée sur mon coeur, je ne sens plus ni souffrance ni fatigue: j'ai des ailes! J'arrive à la maison, je dépose sur ma doukana Yasmina évanouie, et me mets à crier: imma! imma!
Elle est au jardin, mais elle a entendu mon appel. Elle veut accourir, ses genoux se dérobent sous elle; je la prends dans mes bras et l'emporte en la couvrant de baisers.
—Imma, dis-je, as-tu pour moi une arme? Les Aïth-Bou-Smaïl vont venir.