Notre hôte hésita avant de répondre:
—Pourquoi vous le cacherais-je? dit-il; je tremble d'en perdre un. Jamais depuis des siècles aucun des miens n'a pu conserver plus d'un fils. C'est là une fatalité qui pèse sur ma famille, et dussiez-vous sourire, madame, c'est écrit!
Cette confession nous frappa. Ainsi la superstition de l'inévitable pèse sur le plus intelligent et le plus civilisé des Kabyles comme sur le plus sauvage.
Le sommeil nous gagnait. Nos membres étaient rompus par trente-six heures de mulet, et les merveilles de ces trois jours étaient comme un fardeau sur nos âmes. Avant de dormir nous allâmes pourtant, par un grand effort de courage, prendre congé de nos bons muletiers, du beau Kabyle et de notre ami Bel-Kassem.
—Au revoir jusque là-haut, nous dit-il en nous montrant le ciel; car vous ne reviendrez pas en Kabylie, et moi je mourrai sur le rocher où je suis né; mais quand je serai vieux je me rappellerai, comme les plus belles, ces heures si courtes que j'ai passées près de vous.
Quant au beau Kabyle, il porta à son front, en s'inclinant, la main de madame Elvire, et dit:
—Allah isselmec! La protection de Dieu soit avec vous!
—Nous faisons tout d'un somme le tour du cadran. A dix heures on vient nous annoncer que les chevaux sont sellés, la mule harnachée, et que notre hôte nous attend dans la cour.
—Partons! nous dit-il; sous la tente comme sur la table, le déjeuner veut être mangé à point.
En notre honneur plusieurs cavaliers en burnous blancs ouvrent la marche, le mousquet dressé; devant ou derrière les chevaux s'ébat une bande de lévriers géants, aux formes élégantes, à la dent féroce. Plusieurs portent des cicatrices héroïques; les défenses formidables du plus vieux solitaire ne les arrêtent pas. Ils font la guerre à la hyène; un chacal leur coûte à peine un coup de dent. Ont-ils faim? ils étranglent une chèvre ou un mouton dont ils font trois bouchées. À droite et à gauche de la route ondoient de luxurieuses moissons: le maquis défriché par les colons de Ben-Ali-Chérif est un eldorado.