Après une heure de marche, nous arrivons à son azib d'été. C'est un grand parc de citronniers, d'orangers et de cédrats, au milieu duquel sur un petit monticule une tente arabe est pittoresquement dressée. Ici l'enchantement recommence. Le magicien, c'est l'orient radieux, tout imprégné de parfums. Au fond de la coupole d'azur, le soleil incandescent fait déborder la vie universelle. Toute la nature éclate de joie. Une vapeur tiède monte de la terre fraîchement remuée au pied des arbres odoriférants. Il y mêle leurs arômes. Nous nous enivrons de cet encens. Les feuilles réfléchissent la lumière comme de l'acier poli; et lorsque la brise les agite, on croirait voir une bande de scarabées verts marchant à la conquête des Hespérides. Sur la même branche se pressent les pommes d'or, les fruits en promesse et les bouquets de fleurs. L'aga offre à madame Elvire une de ces branches, divin emblème de la nature féconde. Nous voici sous la tente. Elle est décorée d'arabesques multicolores qu'encadrent des triangles entrecroisés. Ces trèfles à six feuilles, sont-ce les gardiens du bonheur domestique? Ben-Ali-Chérif habite parfois, l'été, cet azib avec sa famille. Ces deux mains, à l'entrée, le protègent sans doute contre le mauvais oeil. Entre les tapis de Smyrne et les coussins de brocart, court au milieu de la tente et gazouille en courant une source vive. Un canal de fleurs la conduit vers un moulin de pygmée. Que cela est charmant! Le bon serviteur qui a voulu égayer les yeux de son maître a dû construire, en jouant, plus d'un de ces thisirth [Moulin à eau.] lorsqu'il était enfant. La roue est une orange naine où s'enfoncent, en guise de dents, des brins de paille; elle tourne sous l'effort de l'eau, et fait tourner une Fleur-de-Marie. Saab [Le nuage.], le chien favori, Saab, le plus beau et le moins méchant, est couché aux pieds de son seigneur. Seul il a accès dans la tente, et les autres qui rôdent à l'entour, jaloux et farouches, jettent sur lui des regards menaçants. Là-bas, des marmitons kabyles s'empressent, affairés, autour d'un feu flambant sur lequel un maître-queux fait cuire à la broche un mouton entier. Plus loin, ce sont les chevaux d'Éole et la mule du Prophète qui, attachés à des piquets, grignotent quelques brins d'herbe ou promènent leurs naseaux sur les citrons et les oranges. Plus loin encore, une forêt d'oliviers; puis la vallée radieuse, couverte de moissons et de troupeaux, pleine de fleurs et de chansons. Enfin, le Djurjura, au midi comme au nord imposant et superbe!

—Je vous demande pardon, dit Ben-Ali-Chérif, de vous faire déjeuner de peu de chose, une omelette et un mouton!

Nous sommes couchés sur le brocart, et si nous mangeons l'omelette à la française, nous nous régalons du mouton à la kabyle, nous servant de nos doigts en guise de fourchette et de couteau.

Pendant que nous savourons cette chair tendre et succulente, un vieil Arabe, courbé en deux par la misère encore plus que par l'âge, s'approche de notre hôte et lui baise la main. Nous voudrions lui faire la charité.

—Cet homme ne manque de rien, nous dit l'aga; c'est un de mes commensaux. J'en ai deux à trois cents tous les jours de l'année.

Nous savons que la Maison d'Or ne se ferme devant personne, et que celui qui y entre n'est jamais invité à en sortir.

—C'est de tradition dans ma famille, et comme le droit des malheureux; quelques-uns en abusent mais bien peu. J'héberge depuis quatre mois un vieil invalide français à qui sa croix et sa pension font un revenu de six cents francs. Ce brave homme à la jambe de bois a trouvé le pays si beau et la maison si à son gré, qu'il ne peut pas se décider, me disait-il hier, à porter ailleurs ses pénates. Quant à cet Arabe, il m'arriva un soir, il y a deux ans, avec une petite fille, tous deux nus et mourant de faim. Ils ne m'ont plus quitté. Le père a cherché à se rendre utile; il donne l'orge à ma jument blanche et l'attache au piquet, lorsque je viens visiter mon orangerie.

—Il doit vous en coûter un beau denier de nourrir tout ce monde.

—Je ne compte pas avec le pauvre. Ce que je sais, c'est que ma maison consomme quatre-vingt mille litres d'huile par an, et pour deux mille francs de farine par semaine.

Un serviteur apporte et présente à son maître une aiguière en argent de forme antique et d'un travail précieux. D'une main, notre hôte la tient devant madame Elvire, et de l'autre il lui verse de l'eau sur les doigts. Il lui présente ensuite une serviette tissée en laine d'agneau, douce à la peau comme une caresse.