—Ah! quel souvenir nous garderons de votre hospitalité!

—Quelqu'un, Madame, a pourtant écrit dans un livre que le voyageur sans galons n'était pas le bienvenu chez moi.

—Et moi, dis-je, je raconterai aussi dans un livre l'accueil que vous fîtes à des gens qui, en se présentant devant vous, ne payaient certes pas de mine.

—Je n'ai qu'un regret, c'est que vous vouliez partir aujourd'hui; mais si le site vous plaît, vous y reviendrez, je l'espère, et daignerez alors m'accorder quelques jours. J'ai tracé le plan d'une villa qu'on va me construire ici même; dans un an, vos chambres y seront prêtes.

Ah! que l'endroit est bien choisi, et qu'il y fait bon vivre! Qu'on oublie aisément, en face de cette belle nature et de sa resplendissante harmonie, tant d'espérances déçues, tant de luttes stériles, tant d'iniquités triomphantes! Et comme le corps et l'âme, enivrés de parfums et de lumière, délivrés de la chaîne infinie des misères humaines, s'y sentent libres et heureux. Mais ce paradis retrouvé n'est qu'une étape: il faut partir! Ben-Ali-Chérif nous ramène à son bordj à travers une forêt d'oliviers séculaires. Beaucoup de ses clients y sont occupés à faire de l'huile dans la maïnsera [Moulin à huile.]. Les uns broient les oliviers sous une grosse meule; les autres soumettent cette pâte au pressoir dont la vis, artistement faite, est taillée sans règle ni compas dans un tronc d'arbre avec la seule gadoum. Chaque village possède un ou plusieurs maïnsera qui font partie de son communal, comme le mechmel, terrain banal, cimetière, chemin, place publique ou pacage, et l'azzela, bien en déshérence, acquis au trésor public par un vote de la djemâa. Nous remontons au bordj. Devant la porte, une jeune Kabyle promène sur son bras un bel enfant coiffé d'une calotte brodée d'or.

—Voici mon dernier-né, dit notre hôte, et l'ayant pris entre les bras de sa bonne, il l'embrasse tendrement et l'emporte, assis sur son épaule, dans la cour de la maison.

D'autres muletiers nous attendent. L'aga offre sa propre mule à madame Elvire. Un cavalier nous accompagnera jusqu'au bordj des Beni-Mansour. De là, nous irons demain aux Bibans, aux fameuses Portes de Fer, et à la forêt d'Anif, pleine de légendes terribles, repaire redouté des djenouns et des bêtes féroces.

Vite, qu'on charge les bagages; la traite est longue, et le soir Sidi-Izem [Le seigneur lion.] cherche son souper dans la vallée. Il faut arriver chez les Beni-Mansour avant la nuit. Nous prenons congé de notre hôte:

—Nous ne vous disons pas adieu, mais au revoir: nous nous reverrons à
Paris.

—Ou en Kabylie, vous me l'avez promis.