Il est quatre heures de l'après-midi quand nous redescendons dans la vallée. Nous suivons l'Oued-Sahel, sur la rive gauche, ayant à notre droite le Djurjura. Le siroco souffle et nous embrasse en plein visage. Il soulève des tourbillons de poussière qui, par moments, nous aveuglent en nous enveloppant d'un brouillard fauve et brûlant. Alors le soleil est comme l'oeil d'une monstrueuse panthère. La mule de l'aga va d'une telle allure que, pour suivre son pas, il nous faut subir le trot heurté et cruel de nos bêtes. Le cavalier a mis son cheval au petit galop.

Kodêche Sâa [Combien d'heures?]? lui demandons-nous.

Besef! besef [Beaucoup! beaucoup!]! Et nous crions har'r har'r! en faisant la grimace; car à chaque pas un millier d'épingles s'enfoncent dans notre chair. Madame Elvire, assise à califourchon sur une selle trop large, souffre, elle aussi, un supplice inconnu, et avec quel stoïcisme! Nos muletiers, tous jeunes, alertes et gais, font de la fantasia pédestre. D'innombrables oliviers, de grasses prairies et des orges touffues forment un beau jardin sur chaque bord de la rivière, tandis que son large lit à sec avec ses sables jaunes, ses graviers arides et ses cailloux roulés nous donne comme un avant-goût du Désert. Devant et derrière nous, de chaque côté, c'est la K'bila-Ousammeur, la Kabylie exposée au soleil, la Kabylie méridionale. A droite, sur les contreforts djurjuriens, voici les Aïth-Illoula du sud, 27 villages, 1,655 fusils, avec la zaouïa de Chellata. Hier, à la même heure, nous descendions leurs rochers. A côté d'eux, vers l'ouest, les Aïth-Mlikeuch, 24 villages, 850 fusils: manefguis farouches, pillards déterminés, naguère toujours en lutte, soit entre eux, soit avec leurs voisins, surtout avec les Aïth-Abbès dont les sépare l'Oued-Sahel. Il fut un temps où cette tribu sanhadja possédait Alger et son territoire, et il semble que l'ancien souvenir de sa grandeur passée la soulève incessamment contre sa misère présente. Chez elle Bou-Bar'la trouva des patriotes non moins ardents à piller qu'à combattre. On dit d'un Aïth-Mlikeuch qu'il tue son ami pour un douro, son frère pour deux et son père pour trois. Autrefois, quand le khalifat du bey de Constantine passait au pied de leurs montagnes pour aller porter le tribut à Alger, ils lui jetaient un chien garrotté, en lui criant: «Voilà pour ta diffa!» Soumis depuis 1857, ils commencent à s'amender pourtant, et trouvent dans la fabrication des moulins à huile et à farine des ressources moins précaires que dans le vol et dans le meurtre. Puis ce sont, toujours à l'ouest, les Aïth-Kani, 7 villages et 370 fusils, alliés par leur faiblesse aux Aïth-Mlikeuch; les Aïth-Ouakhour, 2 villages, 160 fusils, qui fournissent le ciment des toits aux maisons des crêtes neigeuses; la Chorfa, village de marabouts, et les Aïth-Mchedallah, 14 villages, 343 fusils, avec le Thamgouth par excellence qui fut la doukana de Lalla-Khredidja, la grande sainte canonisée par les Kabyles. Enfin, adossés aux Guechtoula du revers nord, au sommet, sur le flanc ou au pied du revers sud, les Aïth-Aïssi, longtemps persécutés par leurs voisins, les Mchedallah; les Aïth-Yalla, 12 villages, 640 fusils, qui vivent dans des gourbis arabes; les Aïth-Meddour, Merkalla et Ouled-el-Aziz, groupés sur les déclivités qui descendent vers la plaine du Hamza, où s'élève un ancien fortin turc, le bordj du Petit Puits, ou bordj Bouïra.

Notre course se précipite; la nuit approche, et nous sommes loin du but. La mule excitée par la marche a le diable au corps. Le Général est un martyr écartelé sur une selle kabyle. Madame Elvire aurait bien envie de pleurer; mais elle sourit toujours. Le Caporal se lamente pour elle, tout en sanglant des coups de fouet à son mulet rétif qui s'en venge par des ruades dans le vide. Le Conscrit s'évertue en vain à maintenir ses pieds entre les fentes du tellis, il s'impatiente, il s'irrite, il geint comme un enfant qui ne parvient pas à faire tourner sa toupie. Moi, je regrette amèrement mon arabe, me dût-il emporter à travers cette vallée immense où le jour qui se meurt ne nous montre ni une maison ni un homme.

Eh! qu'est-ce donc là, au bord de la rivière? Cette ferme française entre des saules, et cette mare où barbottent des canards ne sont-elles qu'un mirage décevant? Non, non, la France vit et travaille dans cette solitude. Si nous allions serrer la main au fermier et embrasser la fermière?

—Cavalier, sommes-nous encore loin des Beni-Mansour?

Il secoue la tête, il ne nous comprend pas.

Kodèche Sâa?

Besef! besef!

Il faut marcher, marcher vite; voici la nuit qui accourt sur son cheval noir, lancé au grand galop. Nous passons la rivière. Ces larges flaques d'eau, où s'éteint le ciel pâle, ont des reflets sinistres, et ces galets dont les prismes ne scintillent plus sous la lumière nous regardent d'un air morne. Le clapotement de l'eau sur les pierres est comme une voix qui se plaint. Que cette rivière est longue a passer! Nous pressons nos bêtes.